Les Suédois appliquent un principe contre l’épuisement émotionnel que les psys français déconseillent formellement

Le lagom suédois protège peut-être de l’épuisement émotionnel, mais il faut d’abord comprendre ce qu’il représente vraiment, et ce qu’il cache. Ce principe, littéralement traduit par « juste ce qu’il faut », va bien au-delà d’une philosophie de vie minimaliste. Il régit aussi la façon dont les Suédois gèrent leurs émotions au quotidien : avec une retenue systématique que les professionnels de la santé mentale en France considèrent comme potentiellement dangereuse sur le long terme.

À retenir

  • Un principe suédois vieux de siècles pourrait faire exactement l’inverse de ce qu’il promet
  • Les professionnels français de la santé mentale tirent la sonnette d’alarme sur une pratique devenue viral
  • Ce qui fonctionne en Suède s’écroule quand on le détache de son contexte culturel

Le lagom, ou l’art de ne jamais trop déborder

Le lagom est un art de vivre typiquement suédois, fait d’équilibre, de modération et de sérénité. Bien qu’il n’existe pas de traduction directe en français, il signifie approximativement « juste ce qu’il faut ». Ce qui surprend un observateur extérieur, c’est que ce principe ne se limite pas à la consommation ou à la décoration intérieure. Il structure aussi profondément le rapport aux émotions.

Les émotions fortes, y compris positives, sont minimisées en Suède, car elles pourraient déranger les autres. Un Suédois évite de « bouleverser les autres avec ses propres émotions », ce qui explique les rues suédoises parfaitement calmes, sans éclats de voix ni rires sonores. En société, être lagom signifie « ne pas montrer ses sentiments, ne pas créer de conflit, ne pas couper la parole ». Voilà un code social exigeant, rodé depuis des siècles.

Ce rapport à la modération émotionnelle a des effets très concrets sur la vie professionnelle. En Suède, seul 1 % de la population active effectue des heures supplémentaires, ce qui est, avec les Pays-Bas, un des taux les plus bas de l’OCDE. La philosophie du lagom appartient à la culture suédoise et a intégré naturellement l’environnement professionnel. À l’opposé du Japon et de nombreux pays occidentaux, le fait de dépasser le temps de travail hebdomadaire légal n’y est pas considéré comme une performance, mais comme le signe d’une charge de travail qui doit être revue, voire d’inefficacité. Résultat : moins de tension chronique, moins de sentiment d’être perpétuellement « en dette » vis-à-vis de son employeur ou de ses proches.

Plutôt que d’en faire trop ou de toujours vouloir plus, il s’agit de trouver le bonheur dans le juste milieu. Adopter un mode de vie basé sur cet état d’esprit serait associé à une meilleure régulation émotionnelle et à un risque réduit d’épuisement professionnel. Difficile de nier que ça fonctionne, sur le papier.

Ce que les psys français pointent du doigt

Le problème, c’est qu’il y a une différence fondamentale entre réguler ses émotions et les étouffer. Et c’est précisément là que le bât blesse, selon la clinique psychologique française. La répression émotionnelle engendre un épuisement psychologique : lorsque les émotions sont constamment refoulées, une grande partie de l’énergie mentale est utilisée pour maintenir ce contrôle. Ce processus d’étouffement émotionnel épuisant peut entraîner un état de fatigue mentale persistante, et l’individu finit par se sentir vidé.

Plus frappant encore, les émotions réprimées ne s’évaporent pas. Selon les travaux sur la suppression émotionnelle, quand les émotions sont ignorées, elles deviennent plus fortes. Les psychologues appellent cela « amplification ». On ne contrôle pas ses émotions désagréables en les ignorant : ce sont elles qui finissent par nous contrôler. C’est le fameux « effet boomerang » que redoutent les thérapeutes : le refoulement des souvenirs qui suscitent de fortes émotions peut avoir un « effet boomerang », les émotions réprimées entrant dans la conscience avec une force encore plus grande.

Les conséquences ne restent pas dans la sphère psychologique. La répression des émotions peut se manifester par des symptômes physiques. Des études ont montré un lien entre la répression émotionnelle et une augmentation du risque de maladies cardiovasculaires, de tension artérielle élevée et de troubles du système immunitaire. La tension constante de garder les émotions à l’intérieur peut aussi entraîner des maux de tête chroniques, des douleurs musculaires et de la fatigue. Ce que le corps ne dit pas avec les mots, il le dit avec des symptômes.

Le paradoxe est là, entier : un principe pensé pour éviter les excès peut, à terme, produire exactement le type d’épuisement qu’il prétend prévenir, si la retenue émotionnelle glisse vers la suppression.

La vraie question : modération ou suppression ?

Il serait réducteur de condamner le lagom en bloc. Ce qui distingue une culture qui « gère bien » ses émotions d’une culture qui les réprime, c’est précisément la conscience de la différence. Contrairement au minimalisme extrême, le lagom ne cherche pas à tout éliminer mais à équilibrer la quantité et la qualité des possessions, activités et engagements. L’enjeu est de savoir si ce principe s’applique aussi aux états intérieurs.

Les Suédois eux-mêmes ne sont pas dupes de cette zone grise. Cette caractéristique du « ni trop, ni trop peu », les Suédois eux-mêmes peuvent l’interpréter comme de la faiblesse, un manque de courage d’affirmer clairement et à haute voix ses opinions, voire même de la lâcheté. La Suède est souvent décrite comme le pays de la modération, du consensus, où l’on trouve pour chaque question une réponse au « juste milieu » qui satisfait plus ou moins tout le monde, sans créer de vagues, avec la fameuse peur du conflit des Suédois. Une peur du conflit. Ça, les thérapeutes français connaissent bien.

Lorsqu’un trop-plein d’émotions s’accumule, il finit souvent par exploser sous forme de crises d’angoisse, de colère soudaine ou d’effondrement émotionnel. La répression émotionnelle empêche une communication authentique avec les autres. Dans les couples, en famille, au travail, ce silence émotionnel peut creuser des fossés invisibles que personne ne voit venir.

Ce que préconisent les psys français, c’est le contraire d’un retour à l’expressivité latine débridée. C’est ce que les chercheurs en psychologie appellent la régulation émotionnelle consciente : identifier une émotion, lui donner un nom, choisir comment et quand l’exprimer, plutôt que de la nier. L’épuisement émotionnel est souvent le signe d’un engagement excessif et d’un investissement important dans ses responsabilités. Apprendre à reconnaître ses limites, à ajuster ses attentes et à prendre soin de sa santé mentale est une démarche essentielle.

Ce qu’on peut réellement emprunter aux Suédois

Le lagom relationnel a des atouts que les psys français ne nieront pas. Dans les entreprises suédoises, le fika n’est pas optionnel, il structure la journée. Loin d’être une perte de temps, cette pause consolide les liens d’équipe, permet les échanges informels d’où naissent souvent les meilleures idées, et offre au système nerveux une respiration régulière. C’est une façon concrète d’interrompre la spirale du surinvestissement avant que la fatigue ne s’installe.

Apprendre à établir des limites est un des grands défis après un épuisement émotionnel. Cela demande parfois de déconstruire des schémas anciens : vouloir faire plaisir à tout prix, dire oui systématiquement, se sentir indispensable. Dire non, déléguer, organiser son emploi du temps autrement : c’est au contraire une manière de se protéger, de rester en bonne santé, et de pouvoir être là pour les autres sur le long terme. Sur ce point, Suédois et psychologues français se rejoignent parfaitement.

La nuance qu’il faut garder en tête : les cultures ont des normes différentes en ce qui concerne l’expression des émotions. Dans certaines cultures, il peut être plus acceptable d’exprimer ouvertement ses émotions, tandis que dans d’autres, on peut encourager la retenue émotionnelle. Ce que les Suédois vivent comme un équilibre naturel peut se révéler, pour un Français ou une Française qui adopte ce modèle sans son substrat culturel, comme une simple injonction à se taire, le pire des deux mondes. Le lagom fonctionne en Suède parce qu’il repose sur des structures sociales solides, un congé parental de 480 jours partageable entre les deux parents, un rapport au travail détendu, une confiance institutionnelle élevée. Exporté tel quel, sans ces fondations, le principe ne retient que sa partie la plus fragile : le silence.

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