Pendant des années, j’ai pu réciter mon « type » par cœur : humour vif, ambition professionnelle, une certaine prestance physique, une stabilité financière rassurante. Avant chaque rendez-vous, je passais mentalement ma liste de critères, convaincue qu’elle allait m’aider à filtrer le bon grain de l’ivraie. Puis je suis tombée sur les travaux de deux chercheurs américains, Paul Eastwick et Eli Finkel, et j’ai réalisé que cette liste ne valait pas grand-chose face à la réalité d’une vraie rencontre.
À retenir
- Les critères idéaux déclarés avant une rencontre ne prédisent absolument pas l’attraction réelle
- Le fossé entre ce qu’on dit vouloir et ce qui nous plaît s’effondre face à une vraie personne
- La sélectivité perçue compte paradoxalement plus que la liste de qualités qu’on affiche
Une étude qui démonte le mythe du « type » idéal
En 2008, ces deux psychologues sociaux de l’université Northwestern ont mené une expérience restée célèbre dans le champ de la psychologie des relations. Le principe : faire remplir aux participants un questionnaire détaillé sur leur partenaire idéal, puis les faire participer à des sessions de speed dating, avant de suivre leur intérêt romantique réel sur plusieurs semaines. L’étude a exploré cette possibilité en utilisant des procédures de speed-dating et de suivi longitudinal.
Le résultat a fait l’effet d’une bombe dans le petit monde de la recherche sur l’attraction. Les participants ont bien reproduit les différences classiques entre les sexes en déclarant l’importance de l’attractivité physique et des perspectives de revenus pour un partenaire idéal. Jusque-là, rien de surprenant : les hommes annonçaient valoriser davantage le physique, les femmes le statut social et les perspectives professionnelles. C’est un schéma documenté depuis des décennies dans la littérature scientifique.
Mais la suite change tout. Les données ont révélé qu’il n’existait aucune différence entre les sexes dans les liens entre l’intérêt romantique des participants pour de vrais partenaires potentiels et l’attractivité ou les perspectives de revenus de ces partenaires. : une fois en face de quelqu’un, en chair et en os, ces critères déclarés perdaient leur pouvoir prédictif de manière identique chez les hommes et chez les femmes. Le fossé entre ce qu’on dit vouloir et ce qui nous attire réellement s’effondrait les différences de genre qu’on croyait pourtant solides.
Ce que vos critères ne prédisent pas
Le point le plus déstabilisant de cette recherche concerne la valeur prédictive des idéaux eux-mêmes. Les préférences idéales des participants, évaluées avant l’événement de speed-dating, n’ont pas permis de prédire ce qui inspirait leur désir réel pendant l’événement. Une donnée reprise par d’autres chercheurs dans le champ confirme ce constat : les préférences déclarées n’étaient pas corrélées aux préférences observées en situation réelle, suggérant que les préférences rapportées à propos de partenaires hypothétiques ne prédisent pas forcément qui l’on désire après une rencontre en face à face.
J’ai trouvé ça presque vertigineux en le lisant. On construit des listes, des applications de rencontre entières reposent sur des filtres (âge, taille, profession, loisirs), et pourtant la personne qui coche toutes ces cases sur le papier peut nous laisser complètement froids une fois assise en face de nous. À l’inverse, quelqu’un qu’on aurait « swipé » sans hésiter à gauche peut déclencher une alchimie inattendue. Les auteurs replacent ce phénomène dans un cadre théorique plus large : même concernant un aspect aussi conséquent de la vie mentale que les préférences envers un partenaire romantique, les gens peuvent manquer de conscience introspective de ce qui influence leurs jugements et leurs comportements.
Ce constat a été testé à nouveau plusieurs années plus tard par une équipe indépendante, avec un échantillon plus large. Les chercheurs ont recruté 307 participants et utilisé une méthodologie de speed-dating permettant des interactions en personne, puis administré des enquêtes de suivi pour mesurer l’intérêt romantique sur 30 jours ; les résultats ont montré que les participants étaient plus intéressés romantiquement par des partenaires potentiels perçus comme attractifs et bons pourvoyeurs de ressources, ces associations n’étant pas modérées par le genre. La réplication confirme donc le cœur du résultat original : ce n’est pas le sexe qui détermine ce qui nous attire en vrai, c’est la rencontre elle-même.
Pourquoi nos listes nous trahissent
Il y a une explication assez simple à ce paradoxe, et elle tient en un mot : le contexte. Une liste de critères se construit dans le calme, loin de toute interaction sociale, souvent en pensant à des expériences passées ou à des idéaux culturels. L’attraction réelle, elle, se joue dans l’instant : un regard, une façon de raconter une anecdote, un silence qui ne met pas mal à l’aise. Ce sont des variables qu’aucune liste de critères ne peut anticiper, parce qu’elles n’existent qu’au moment où deux personnes interagissent réellement.
Ce que je retiens personnellement de cette lecture, c’est une forme de soulagement. Arrêter de me juger (ou de juger untel) parce qu’il ne coche pas telle ou telle case théorique m’a permis d’aborder les rencontres avec beaucoup plus de légèreté. Je ne dis pas qu’il faut renoncer à toute exigence, savoir ce qu’on refuse absolument (le manque de respect, la malhonnêteté) reste précieux. Mais les critères trop précis sur l’apparence, le salaire ou le CV amoureux méritent d’être pris avec des pincettes : ils décrivent souvent un fantasme plus qu’une réalité vécue.
Un détail amusant glissé dans les travaux ultérieurs des mêmes chercheurs mérite d’être signalé : les personnes qui se montraient désireuses de plaire à absolument tout le monde pendant les sessions de speed dating étaient perçues, paradoxalement, comme moins désirables. Les participants qui désiraient tout le monde étaient perçus comme susceptibles de dire oui à un large pourcentage de leurs speed-dates, ce qui prédisait négativement leur désirabilité. Une nuance qui vaut la peine d’être gardée en tête : la sélectivité perçue compte parfois plus que la liste de qualités qu’on affiche fièrement avant même d’avoir rencontré qui que ce soit.
Sources : pauleastwick.squarespace.com | journals.sagepub.com