Une adolescente sur trois qui se sentait déjà mal dans sa peau se sentait encore plus mal après avoir ouvert Instagram. Ce n’est pas une estimation militante, ni le titre choc d’une association de parents inquiets. C’est une conclusion que les propres chercheurs de Facebook, devenu Meta, ont couchée noir sur blanc dans une présentation interne datée de mars 2020, jamais destinée à sortir des murs de l’entreprise.
Le chiffre est resté secret pendant plus d’un an. Il a fallu qu’une ancienne employée de Facebook transmette des milliers de pages de documents internes au Wall Street Journal pour que le grand public découvre ce que la société savait sur l’effet de son application phare sur les jeunes filles. Une présentation interne d’Instagram datant de mars 2020 vue par le Journal indiquait que lorsque 32% des adolescentes « se sentaient mal dans leur corps, Instagram les faisait se sentir plus mal ». Une autre diapositive, encore plus directe, résumait la situation en une phrase glaçante : « Nous aggravons les problèmes d’image corporelle pour une adolescente sur trois ».
À retenir
- Un chiffre explosif resté secret dans les murs de Meta pendant plus d’un an
- Des pensées suicidaires attribuées à Instagram : pourquoi les chiffres diffèrent entre pays
- Deux discours incompatibles : ce que Meta disait au Congrès vs ce que ses chercheurs découvraient
Un demi-million de pages de recherche interne, zéro publication
Ce qui frappe dans cette affaire, ce n’est pas seulement le chiffre. C’est la méthode. Les chercheurs de Facebook menaient depuis trois ans des études sur la manière dont l’application affecte ses millions de jeunes utilisateurs, montrant que la plateforme peut nuire à la santé mentale et à l’image corporelle, en particulier chez les adolescentes. Ces travaux n’étaient pas anecdotiques : l’entreprise a mené des focus groups, des enquêtes en ligne et des études par journal intime sur plusieurs années, avant de lancer en 2021 une recherche à grande échelle sur des dizaines de milliers de personnes.
Le détail le plus troublant concerne peut-être les pensées suicidaires. La recherche a notamment révélé que 32% des adolescentes déclaraient que lorsqu’elles se sentaient mal dans leur corps, Instagram les faisait se sentir pire, mais l’étude allait plus loin : 13% des adolescentes britanniques et 6% des utilisatrices américaines ayant eu des pensées suicidaires en attribuaient une partie à Instagram. Un écart entre le Royaume-Uni et les États-Unis que personne, à ce jour, n’a vraiment expliqué publiquement.
Le mécanisme identifié par les chercheurs eux-mêmes tenait en une phrase simple, presque banale dans sa formulation : 32% des adolescentes qui se sentaient mal dans leur corps se sentaient encore plus mal en regardant Instagram, la comparaison sur la plateforme pouvant changer la façon dont les jeunes femmes se voient et se décrivent. Le problème ne venait pas d’un contenu isolé ou d’un compte toxique en particulier. Il venait du fonctionnement même du fil d’actualité, construit sur l’exposition permanente à des corps filtrés, retouchés, mis en scène.
Face publique et réalité interne, deux discours différents
Pendant que ces alertes circulaient en interne, le discours officiel restait tout autre. Devant le Congrès en mars 2021, Mark Zuckerberg avait indiqué aux parlementaires que les recherches montraient que les applications de réseaux sociaux avaient des « bienfaits positifs pour la santé mentale » lorsqu’elles servaient à se connecter aux autres. Un an plus tard, la publication des documents internes a provoqué l’effet inverse de celui recherché par l’entreprise : un groupe bipartisan de sénateurs a annoncé l’ouverture d’une enquête sur ce que Facebook savait de l’effet d’Instagram sur ses utilisateurs adolescents.
La défense de l’entreprise a ensuite insisté sur la méthodologie de l’enquête, jugée trop limitée pour en tirer des conclusions générales. Un porte-parole français du groupe avait ainsi fait valoir que le chiffre de 32% ne portait que sur un échantillon de moins de 150 jeunes filles ayant répondu à cette question, un échantillon qui ne comprenait que des adolescentes ayant déjà des difficultés avec l’image de leur corps. Un argument technique qui n’a pas suffi à éteindre la polémique, d’autant que d’autres données du même corpus documentaire pointaient dans la même direction, notamment sur l’anxiété et la dépression que les adolescents attribuaient spontanément à Instagram.
Ce qui a changé depuis, et ce qui se joue en ce moment même
Meta n’est pas resté sans réagir. Depuis 2024, l’entreprise a déployé les « Comptes Ados », des profils privés par défaut pour les moins de 18 ans, intégrant des limites de temps d’utilisation et un mode nuit qui coupe les notifications. Depuis le déploiement de cette fonctionnalité, au moins 54 millions d’adolescents dans le monde utilisent des Comptes Ados, et 97% des 13-15 ans ont conservé ces restrictions automatiques. Fin 2025, Meta a annoncé aller plus loin en calquant le contenu visible par les mineurs sur les classifications cinématographiques : Instagram met à jour les Comptes Ado en s’inspirant du système de classification des films pour les 13 ans et plus, ce qui signifie que par défaut les utilisateurs mineurs verront des contenus comparables à ceux d’un film adapté à leur âge.
Mais ces ajustements n’ont pas suffi à calmer la justice. En ce mois d’août 2026, un procès historique s’est ouvert en Californie, décrit par le procureur général du Kentucky comme le plus grand recours collectif de protection des consommateurs de l’histoire américaine, porté par quatre États représentant une coalition plus large de 29 États ayant déposé plainte dès 2023. L’accusation reprend en substance ce que révélaient déjà les documents internes de 2021 : Meta sait qu’Instagram est nocif pour une part importante des adolescents, en particulier des adolescentes, selon les mots du procureur général de Californie Rob Bonta. Une professeure de psychologie de la San Diego State University, appelée à témoigner dans ce procès, a soutenu que la santé mentale des adolescents avait connu un changement marqué autour de 2010, au moment où l’utilisation des téléphones intelligents et des réseaux sociaux s’est fortement développée, en s’appuyant sur des études établissant une association entre le temps passé sur les réseaux sociaux et la probabilité de symptômes dépressifs.
Ce que cette histoire enseigne, au fond, dépasse largement le cas Instagram. Une entreprise peut mesurer avec une précision scientifique le mal qu’elle cause, documenter ce mal dans des présentations internes détaillées, et continuer pendant des années à afficher un visage public rassurant. Les 32% ne sont plus un scoop aujourd’hui, ils sont devenus une pièce à conviction. Reste à savoir si les tribunaux américains transformeront ce chiffre en obligation légale de changer le produit, ou s’il restera, comme tant d’autres statistiques gênantes, une note de bas de page dans l’histoire de la tech.
Sources : franceinfo.fr | resistancerepublicaine.com