Changer d’avis n’est pas un signe de faiblesse. C’est, selon les neurosciences, la signature d’un cerveau particulièrement bien équipé. Des recherches récentes ont mis en évidence des circuits neuronaux spécifiques qui s’activent précisément au moment où nous révisons notre position, des circuits que les cerveaux plus rigides semblent à peine solliciter.
À retenir
- Une sous-classe de neurones découverte récemment synchronise vos deux hémisphères lors d’un changement d’avis
- L’insula, une petite région enfouie du cerveau, est le secret caché des personnes mentalement flexibles
- Vous pouvez entraîner votre cerveau à changer d’avis plus facilement par des pratiques simples et répétées
Le cortex préfrontal, chef d’orchestre de la mise à jour mentale
Pour réaliser ces adaptations, le cerveau modifie ses schémas d’activité au sein d’une structure appelée cortex préfrontal, une zone impliquée dans des fonctions cognitives telles que l’attention, la planification et la prise de décision. Mais jusqu’à récemment, on ignorait quel mécanisme précis « donnait l’ordre » à cette zone de se remettre à jour.
La réponse est venue d’un type de cellule nerveux longtemps sous-estimé. Cette connexion est formée par les neurones inhibiteurs, une classe de cellules nerveuses capables d’atténuer l’activité des autres neurones. Les chercheurs pensaient que ces neurones se contentaient de transmettre des informations aux zones cérébrales situées à proximité immédiate. Mais en explorant leur fonctionnement chez la souris, Kathleen Cho et ses collègues de l’Université de Californie ont fait une importante découverte : une sous-classe de neurones inhibiteurs, les interneurones qui expriment la parvalbumine, étaient capables de communiquer avec des neurones situés très loin d’eux, dans l’hémisphère opposé du cortex préfrontal.
Ce détail anatomique change tout. Ces chercheurs ont découvert une catégorie particulière de neurones dans le cortex préfrontal qui pourrait permettre une flexibilité du comportement et qui, lorsqu’ils présentent des dysfonctionnements, risquent de mener à des pathologies telles que la schizophrénie et les troubles bipolaires. la capacité à changer d’avis et certains troubles psychiatriques partagent les mêmes autoroutes neuronales, dans un sens ou dans l’autre.
Le mécanisme est élégant. Ces connexions inhibitrices à longue portée synchronisent un ensemble d’ondes cérébrales appelées oscillations gamma dans les deux hémisphères. Ce sont des fluctuations rythmiques de l’activité cérébrale qui se produisent environ 40 fois par seconde. Cette synchronisation était associée à un événement en particulier : le moment où les souris ont réalisé que la règle n’était plus valide. Le cerveau ne se contente pas de constater une erreur, il émet littéralement un signal électrique coordonné entre ses deux hémisphères pour signifier : « la règle a changé, il faut s’adapter. »
Ce qui arrive quand cette zone est mise hors circuit
Pour mesurer l’importance de ces interneurones à parvalbumine, les chercheurs ont réalisé une expérience radicale. Lorsque ces connexions neuronales inhibitrices longue distance ont été désactivées chez un groupe de rongeurs via une technique d’optogénétique, ils se sont montrés incapables de s’adapter au changement, et s’acharnaient à chercher la nourriture là où ils détectaient du sable ou une odeur d’ail. Les animaux restaient prisonniers d’une règle obsolète, incapables de l’effacer.
Plus révélateur encore : les souris chez qui ces interneurones avaient été désactivés ont été incapables d’intégrer de nouvelles règles pendant plusieurs jours. Par la suite, la stimulation artificielle de la synchronisation des oscillations gamma a permis de compenser ce déficit, puis de restaurer entièrement leurs capacités d’adaptation. La flexibilité cognitive peut donc se « réparer », ce qui ouvre des perspectives thérapeutiques pour les pathologies où la rigidité mentale est centrale.
Des recherches précédentes avaient montré qu’une mauvaise synchronisation des ondes gamma dans le cortex préfrontal et des anomalies dans les neurones inhibiteurs sont présentes chez de nombreux patients schizophrènes. Cette maladie psychiatrique se traduit notamment par une grande difficulté à s’adapter au changement, symptôme également observé dans les troubles bipolaires ou le trouble du spectre de l’autisme. Ce n’est pas anodin : la rigidité cognitive n’est pas seulement inconfortable socialement, elle est parfois le signe d’un dérèglement neurologique réel.
L’insula : la zone que les personnes flexibles utilisent plus que les autres
À côté du cortex préfrontal, une autre région mérite l’attention. Des études utilisant l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle au repos ont montré que les personnes présentant une forte flexibilité cognitive présentent une connectivité plus élevée entre l’insula droite et le cortex préfrontal antérieur, région clé pour les choix exploratoires. L’insula, cette petite structure enfouie dans les replis du cerveau, n’est pas la première à laquelle on pense quand on parle d’ouverture d’esprit. Et pourtant.
Une étude de l’Université de Liège établit un lien entre la densité de matière grise de l’insula gauche et la flexibilité cognitive, en particulier la pensée divergente. Les personnes présentant une forte adaptabilité cognitive présentent un volume de matière grise plus important dans l’insula gauche. Bien que les études n’aient pas directement mesuré la pensée divergente, d’autres travaux ont montré que l’augmentation du volume de matière grise dans l’insula gauche est associée à cette capacité, c’est-à-dire la faculté de générer de nombreuses idées différentes pour résoudre un même problème, ce qui suggère que les différences observées pourraient refléter une plus grande propension à la pensée divergente.
La flexibilité cognitive peut être définie comme la capacité du cerveau à adapter notre conduite et notre pensée à des situations nouvelles, changeantes ou inattendues. Elle ne concerne pas seulement les grandes décisions de vie. Cette flexibilité dépend du lobe préfrontal du cerveau, qui est la structure cérébrale qui met le plus de temps à atteindre sa maturation. Ce détail développemental explique en partie pourquoi les jeunes enfants sont si résistants aux changements de routine et pourquoi les adolescents, dont le cortex préfrontal n’est pas encore achevé, peuvent sembler imperméables aux arguments.
Peut-on entraîner son cerveau à changer d’avis plus facilement ?
La question est directe. La réponse l’est aussi. Changer, c’est physiologiquement créer de nouvelles connexions neuronales, et pour cela notre cerveau a besoin de temps. Ce n’est pas une question de volonté ou de caractère, c’est de la biologie. Plus vous empruntez un nouveau chemin de pensée, plus cela devient facile, jusqu’au jour où ce chemin sera une nouvelle habitude. Intégrer de nouvelles habitudes demande un effort initial important, mais renforce durablement la neuroplasticité et, in fine, l’adaptabilité.
Certaines pratiques accélèrent ce processus. La méditation de pleine conscience, notamment, semble directement impliquée dans les changements émotionnels associés à la flexibilité et à l’augmentation des capacités de contrôle d’orientation de l’attention. L’exposition délibérée à des points de vue différents des siens, lire des auteurs qui pensent à l’opposé, s’intéresser à des domaines étrangers à sa formation — active ces mêmes circuits préfrontaux. Ce n’est pas de la philosophie : c’est de la construction neuronale.
Si le cerveau est capable de renforcer certains réseaux neuronaux grâce à l’entraînement, comme on muscle son corps par le sport, alors l’expérience répétée de situations incertaines pourrait elle-même être un facteur de développement de ces connexions particulières. se confronter régulièrement à des arguments solides qui contredisent ses propres convictions n’affaiblit pas le caractère. Cela l’épaissit, en rendant littéralement plus dense les zones cérébrales qui gèrent la souplesse mentale. Une nuance qui change assez radicalement la façon dont on devrait percevoir les personnes qui admettent s’être trompées.
Sources : theconversation.com | institutducerveau.org