Deux Doliprane par semaine. Pas pour une fièvre persistante, pas pour une migraine classique post-réunion. Juste comme ça, de manière régulière, sans vraiment savoir pourquoi, et surtout sans en parler à personne à la maison. Cette scène, banale en apparence, cache souvent quelque chose que la pharmacie ne peut pas traiter.
À retenir
- Pourquoi notre corps exprime parfois ce que notre bouche n’ose pas dire
- Comment les antalgiques affectent nos émotions et notre empathie sans que nous le sachions
- Le silence sur nos prises de médicaments révèle des failles profondes dans la communication de couple
Quand le corps dit ce que la bouche ne dit pas
La souffrance morale s’exprime parfois par la souffrance du corps. Dans ce cas, la blessure psychique revêt le « masque » de la douleur. On parle alors de somatisation. Ce n’est pas un concept ésotérique réservé aux cercles psy : c’est un mécanisme documenté, concret, que beaucoup traversent sans jamais le nommer.
Lorsqu’une émotion ou un conflit interne ne trouve pas d’issue psychique, il peut être « converti » en symptôme physique. Le corps devient alors une scène d’expression. La personne n’a généralement pas conscience du lien entre son état psychique et ses symptômes. Elle ressent une douleur bien réelle, sans forcément comprendre son origine.
Ce qui complique tout, c’est que la douleur physique est socialement acceptable. On peut dire à son partenaire « j’ai mal à la tête » sans se justifier davantage. Dire « je me sens mal dans notre relation » demande un tout autre courage. Le cachet d’antalgique devient alors, sans qu’on s’en rende compte, un substitut à la parole. Un bouchon dans la bouteille.
Plutôt que de voir le symptôme comme un problème à éradiquer, la psychosomatique propose de l’envisager comme une solution imparfaite à une impasse intérieure. La douleur devient alors une tentative d’équilibre, un compromis entre ce qui ne peut être exprimé et ce qui ne peut être ignoré. Reformulé sans jargon : votre dos ne vous trahit pas, il traduit.
Ce que le Doliprane fait vraiment à vos émotions
La dimension chimique de cette histoire est, elle aussi, troublante. Le paracétamol soulagerait la douleur émotionnelle causée par le rejet social, selon une étude publiée dans la revue Psychological Science. Ce n’est pas une métaphore : ce sont les mêmes aires cérébrales qui traitent la douleur physique et la douleur sociale.
Des images cérébrales obtenues par résonance magnétique montraient que le médicament réduisait la réponse neurologique au rejet social dans les régions du cerveau associées à la détresse de la douleur sociale et à la composante affective de la douleur physique. avaler un antalgique peut, biologiquement, amortir une tension relationnelle non résolue.
Il y a plus. Des chercheurs ont découvert que le paracétamol pouvait réduire les émotions positives. Et côté empathie, les étudiants ayant consommé du paracétamol étaient moins enclins à voir et reconnaître la douleur des personnages des histoires. L’antidouleur le plus vendu en France agirait comme un interrupteur d’émotions. Si le seuil de « douleur » morale est abaissé pour la personne elle-même, il en va de même pour le ressenti face à la douleur d’autrui, car ce sont les mêmes aires cérébrales qui sont impliquées dans le processus réactif face à la souffrance.
Prenez le temps de mesurer ce que ça signifie dans une relation de couple. On prend quelque chose qui atténue ce qu’on ressent, sans en parler à l’autre, et ce quelque chose réduit aussi notre capacité à ressentir ce que l’autre ressent. Un double enfermement, discret et involontaire.
Le secret à l’intérieur du couple
Ne pas mentionner ses prises de médicaments à son partenaire : ce n’est pas un aveu grave en soi. Mais la régularité de ce silence, la ritualisation discrète de ce geste, dit quelque chose sur la qualité du lien. Ne plus ressentir ses émotions rend les relations plus compliquées. On peut avoir du mal à s’attacher, à s’exprimer, à prendre des décisions.
Cette anesthésie émotionnelle est souvent alimentée par des croyances profondément ancrées : « Il faut être fort », « Ne jamais se montrer vulnérable », ou encore « Il faut accepter son destin » ou par la peur de ressentir, de souffrir. Ces croyances, on les a souvent absorbées bien avant de rencontrer son partenaire actuel. Elles précèdent la relation. Elles la contaminent en silence.
Vivre sous anesthésie, c’est se priver de la richesse du ressenti, de la capacité à se laisser toucher et transformer par les expériences. En permanence sous cette lourdeur, on ne fuit pas seulement la douleur, mais aussi la possibilité de guérir, de se retrouver. Ce que le psy a compris, lui, en posant une seule question, c’est précisément ça : il a demandé non pas « où avez-vous mal ? » mais « qu’est-ce que vous n’arrivez pas à dire ? »
La question qui change tout n’est jamais technique. Elle est relationnelle.
Sortir de l’anesthésie, concrètement
Le principal danger de ne pas supporter la douleur physique ou mentale et de tenter de l’éliminer est qu’on ne traite pas le mal mais bien le symptôme. Le Doliprane n’est pas le problème. Le problème, c’est ce qu’on cherche à ne plus sentir avec lui.
Trois points d’ancrage valent mieux qu’un long discours :
- Remarquer le quand : à quel moment de la semaine, de la relation, prenez-vous systématiquement ce cachet ?
- Nommer ce qui précède : une dispute évitée, un silence lourd, une tension non dite avec l’autre ?
- Tester la parole à voix haute, d’abord seul, puis avec un professionnel si besoin, avant d’envisager de la partager en couple.
Le soutien psychologique, la relaxation, l’hypnose, la sophrologie sont des méthodes de mieux en mieux reconnues pour le traitement de la douleur. Le but est de diminuer la souffrance associée à la douleur et la douleur émotionnelle. Ces approches ne remplacent pas un médecin qui évalue votre situation physique, mais elles ouvrent une porte que le comprimé ne peut pas ouvrir.
La gestion de la douleur chronique par les antalgiques pose des enjeux sur le plan physiologique. De plus, psychique. Ce que les spécialistes de la douleur observent en clinique, les couples le vivent à la table du dîner : la frontière entre douleur physique et douleur relationnelle est beaucoup plus poreuse qu’on ne le croit. Et parfois, le chemin vers moins de Doliprane commence par une seule phrase dite à voix haute à la bonne personne.
Sources : stm.cairn.info | psychoweb.fr