Pendant dix ans, j’ai répété les mêmes mots à ma femme : « tu es belle », « j’adore ton sourire », « tu as toujours autant de charme ». Une psychothérapeute m’a fait remarquer, en séance de couple, que je décrivais une photo figée dans ma tête, pas la femme de 42 ans assise en face de moi. Le compliment existait bien, mais il s’adressait à quelqu’un qui n’était plus tout à fait là.
Ce constat m’a mis mal à l’aise. Pas parce qu’il était faux, mais parce qu’il touchait à quelque chose que je n’avais jamais questionné : à qui je parlais vraiment, quand je parlais d’amour.
À retenir
- Vos compliments automatiques s’adressent-ils vraiment à la personne devant vous ou à un souvenir figé d’elle ?
- Il existe trois niveaux de compliments : lequel nourrit vraiment une relation sur la durée ?
- Comment passer de l’idéalisation au vrai regard sur quelqu’un qui a changé avec vous
Le compliment qui visait une image, pas une personne
La psychologie a un nom pour ce phénomène : la projection. Au début d’une histoire, on ne tombe jamais vraiment amoureux de l’autre tel qu’il est, mais d’une version qu’on projette sur lui. Ce jeu de séduction mutuel est basé sur une projection psychologique : vous voyez en l’autre ce que vous espérez, ce que vous désirez. Le problème, c’est que cette image, une fois installée, a tendance à se figer. On continue de complimenter le souvenir plutôt que la réalité présente.
Certains courants en psychanalyse vont plus loin : l’idéalisation n’est pas seulement un leurre, elle est aussi une construction psychique qui permet de transférer des images internes sur une figure extérieure. quand je disais « tu es belle » à ma femme, je parlais peut-être davantage à l’image que je m’étais construite d’elle en 2016, lors de notre rencontre, qu’à la personne qui avait traversé deux accouchements, un burn-out professionnel et des nuits sans sommeil depuis.
Ce mécanisme n’a rien de pathologique en soi. L’idéalisation saine est motivée par le désir. C’est l’idéalisation passagère des débuts d’une relation. Le vrai enjeu, c’est ce qui se passe après. Après quelques mois, la réalité de l’autre finit par s’imposer aux yeux des partenaires : il n’est pas parfait. Arrive alors le moment où chacun des conjoints prend la décision de construire une relation vraie, de regarder l’autre tel qu’il est véritablement. Ce passage, je ne l’avais tout simplement jamais fait avec mes mots. Mes gestes avaient évolué, ma tendresse aussi, mais mon vocabulaire de compliments était resté figé à l’an zéro de notre couple.
Trois compliments, trois destinataires différents
La psychologue m’a proposé un exercice simple : classer mes compliments en trois catégories. Ceux qui portent sur une possession ou un détail physique (« j’aime bien ton pull », « tu as de beaux yeux »), ceux qui portent sur une action précise (« tu as très bien géré la réunion parents-profs »), et ceux qui portent sur l’identité profonde de la personne, ce qui fait qu’elle est elle, indépendamment de son apparence ou de ses actes du jour.
Un site spécialisé en développement personnel résume bien la hiérarchie : dire à quelqu’un qu’il est extraordinaire, drôle, intelligent, doué, cela le complimente sur son identité, sur ce qui fait de lui quelqu’un d’unique, et cela révélera peut-être à l’autre une qualité intrinsèque dont il n’a pas conscience. Ces compliments-là marquent, parce qu’ils ne dépendent pas d’une coiffure du jour ou d’une tenue. Ils s’adressent à la personne dans sa continuité, pas à un instantané.
Mes dix années de « tu es belle » appartenaient toutes à la première catégorie, la plus facile, la plus automatique, et paradoxalement la moins nourrissante sur la durée. Je n’avais jamais dit à ma femme qu’elle avait une capacité d’écoute rare, ou que sa manière de désamorcer les conflits avec nos enfants me forçait le respect. Ces phrases-là, je les pensais, mais je ne les prononçais jamais. Elles auraient pourtant touché la femme réelle, celle qui avait changé, grandi, traversé des épreuves, pas la silhouette de nos premiers rendez-vous.
Reparler à la personne qui est vraiment là
Depuis cette séance, j’ai changé une chose très concrète : avant de complimenter, j’essaie de regarder ce qui a évolué chez elle depuis six mois, pas depuis dix ans. Une réaction face à une difficulté, une nouvelle passion, une façon différente de gérer sa fatigue. Ce sont des détails, mais ils prouvent qu’on regarde vraiment quelqu’un, pas un souvenir de lui.
Un psychanalyste belge le formule d’une manière qui m’a marqué : l’idéalisation devient problématique quand elle empêche de voir l’autre tel qu’il ou elle est, et rester prisonnier d’une image figée expose à la déception violente. Ce n’est pas la déception qui m’inquiétait dans mon couple, plutôt une forme d’usure silencieuse : ma femme recevait des compliments sincères, mais qui glissaient sur elle sans vraiment l’atteindre, parce qu’ils ne correspondaient plus à qui elle était devenue.
Le point de bascule, ce n’est pas d’arrêter les compliments sur le physique, il n’y a rien de mal à dire à sa femme qu’elle est belle après quinze ans de vie commune. Le vrai changement, c’est d’alterner consciemment avec des remarques sur son caractère, ses choix récents, sa façon d’être devenue quelqu’un de différent année après année. Un couple qui vieillit ensemble, c’est en réalité une succession de personnes différentes qui cohabitent dans le même corps et le même prénom. Continuer à parler uniquement à la version d’il y a dix ans, c’est prendre le risque de ne plus jamais vraiment s’adresser à celle qui partage aujourd’hui votre lit.
Sources : lesmotspositifs.com | lecentredubienetre.pro