« C’était juste un coup d’œil » : voilà l’excuse la plus fréquente, et la plus trompeuse, quand on est surpris à consulter son écran en pleine conversation. Les chercheurs qui étudient ce comportement, baptisé phubbing (contraction de « phone » et « snubbing », soit snober quelqu’un pour son téléphone), sont formels : ce geste, aussi bref soit-il, use la satisfaction conjugale de manière mesurable. Une étude menée par des chercheurs de l’Université du Connecticut et de Columbia, publiée dans le Journal of Social and Personal Relationships, a montré que tuner régulièrement un partenaire pour se concentrer sur son téléphone peut, avec le temps, réduire les sentiments d’amour et la satisfaction dans la relation, un phénomène que les chercheurs ont appelé « phubbing ».
À retenir
- Un simple coup d’œil à l’écran suffit-il vraiment à user une relation ?
- Comment votre partenaire interprète-t-il ce geste que vous croyez anodin ?
- Existe-t-il une manière de cohabiter sainement avec nos téléphones en couple ?
Un phénomène désormais bien documenté par la recherche
Le terme lui-même n’a rien d’ancien. Il a été forgé en 2012 pour décrire le comportement d’une personne qui s’occupe de son téléphone portable au lieu de s’engager avec les gens autour d’elle. Depuis, les études se sont multipliées, au point qu’une synthèse récente a compilé les résultats de 52 recherches menées auprès de près de 20 000 personnes pour dresser un panorama complet du phénomène. Les auteurs de ce travail rappellent que le phénomène connu sous le nom de phubbing partenaire survient lorsqu’une personne privilégie l’usage de son smartphone sur son partenaire pendant les interactions, diminuant significativement la satisfaction relationnelle.
La première étude fondatrice sur le sujet, signée Roberts et David, avait déjà posé les bases de ce constat. Elle établissait que en coupant la communication entre les couples, en provoquant un sentiment d’être ignoré, et en suscitant doute et jalousie, le phubbing du partenaire diminue la satisfaction relationnelle. Ce mécanisme n’est pas anecdotique : selon les données rassemblées par les chercheurs, près de la moitié des participants ont déjà vécu une expérience de phubbing de la part de leur partenaire romantique. Une enquête américaine plus modeste, citée par l’Institute for Family Studies, arrive à un constat comparable : 46 % des personnes interrogées rapportent vivre cette situation avec leur partenaire, et 23 % estiment que c’est un problème dans leur relation.
Pourquoi un simple regard vers l’écran fait autant de dégâts
Le mécanisme psychologique derrière ce phénomène est plus subtil qu’on pourrait le croire. Une étude parue dans Computers in Human Behavior a cherché à comprendre ce qui, précisément, abîme le lien conjugal. Sa conclusion : le lien entre le phubbing du partenaire et la satisfaction relationnelle est médiatisé par des sentiments d’exclusion, une perception réduite de la réceptivité du partenaire, et une intimité moindre. ce n’est pas le téléphone en soi qui blesse, c’est ce qu’il signale : « en cet instant, tu comptes moins que ce qui s’affiche sur mon écran ». Fait notable, les chercheurs précisent que même quand les couples ne vivent aucun conflit explicite autour de l’usage du téléphone et n’éprouvent pas de jalousie, leur satisfaction relationnelle peut tout de même en pâtir. Le mal se fait donc en silence, sans dispute, sans reproche formulé à voix haute.
La chercheuse Amanda Denes et son équipe ont creusé cette question pendant la pandémie de Covid-19, période où les couples cohabitants passaient soudain beaucoup plus de temps ensemble. Leurs résultats sont sans appel : les participants qui avaient été phubbés rapportaient se sentir moins aimés et moins valorisés, avec une satisfaction relationnelle plus faible et davantage de conflits et de distance émotionnelle. Denes résume ainsi le mécanisme : les personnes qui se sentent négligées lorsqu’un partenaire est sur son téléphone peuvent vivre des réponses émotionnelles négatives. Sa conclusion tient en une phrase : « Même si l’usage du téléphone n’a pas pour but de blesser, cela peut tout de même créer de la distance ».
Une expérience conduite par des psychologues de l’Université du Kent, souvent citée dans la littérature sur le sujet, illustre bien la mécanique en jeu. En faisant visionner à des participants des scènes de conversation avec différents degrés d’usage du téléphone, les chercheurs ont observé que plus le phubbing était marqué, plus les participants ressentaient un sentiment diminué d’appartenance et d’estime de soi. Le simple fait de sentir qu’on pourrait être interrompu à tout moment suffit à instiller un doute sur sa propre valeur aux yeux de l’autre.
Le tableau n’est pourtant pas uniformément noir
Des travaux récents menés à l’Université de Lausanne invitent à nuancer ce constat sévère. Ces chercheurs rappellent que l’utilisation conjointe des smartphones n’est pas exclusivement associée à des conséquences négatives, et qu’il faudrait explorer comment les téléphones peuvent enrichir, ou au minimum coexister harmonieusement avec, les interactions de couple. Leur enquête montre que la plupart des participants ne se sentent pas ignorés lorsque leur partenaire utilise un smartphone, et que les conflits liés à son usage restent faibles. Tout dépend donc du contexte : consulter un message pendant une pub devant la télé n’a pas le même poids que le faire pendant que l’autre raconte sa journée difficile.
Une étude belge menée par équipe auprès de 35 couples, avec un suivi objectif de l’usage du smartphone sur 14 jours, a même trouvé des résultats plus contrastés que prévu : la qualité perçue de la relation n’était négativement prédite par l’usage du smartphone du partenaire que chez les maris, sans effet indirect via le conflit, et l’occurrence de frustration ou de conflit liée au smartphone restait faible. Ce genre de résultat rappelle qu’aucun couple n’est une statistique : deux personnes qui négocient ouvertement leurs usages numériques encaissent visiblement mieux le coup d’œil occasionnel qu’un couple où le sujet reste tabou. La vraie variable, plus que le nombre de fois où l’on regarde son écran, semble être la capacité à en parler avant que la rancune ne s’installe.
Sources : researchgate.net | ifstudies.org