Un message à 2h17 du matin. Puis un autre à 3h04. Encore un à 3h42. pendant la canicule de juin 2026, Thomas m’a envoyé des messages toute la nuit, des questions professionnelles anodines, des réflexions à moitié construites, parfois de simples phrases sans suite logique. Le lendemain, il était hagard, irritable, incapable de finir une phrase en réunion. J’ai failli lui parler sèchement. J’ai choisi de comprendre à la place.
À retenir
- Pourquoi certains collègues deviennent insupportables pendant les nuits chaudes : la science du sommeil perturbé
- Ces messages étranges à 3h du matin n’étaient que le symptôme d’une dette neurologique profonde
- Comment la température ambiante réwire le cerveau pour gérer les émotions et les relations sociales
Ce que la nuit fait au cerveau quand il fait 28°C dehors
Le point de départ, c’est un mécanisme biologique qu’on ignore presque toujours : le soir, notre température corporelle commence naturellement à diminuer, signalant à notre cerveau qu’il est temps de se reposer. Ce signal, discret et automatique, conditionne toute la mécanique de l’endormissement. La mélatonine, hormone du sommeil, est libérée en plus grande quantité lorsque la température corporelle baisse. Cette libération est un signal biologique qui prépare l’organisme au repos. Dormir dans une pièce trop chaude perturbe cette baisse naturelle de température, ce qui a pour conséquence de freiner la sécrétion de mélatonine, et donc l’endormissement.
L’Institut National du Sommeil préconise de dormir dans une pièce avec une température comprise si possible entre 16°C et 18°C, celle-ci soutenant naturellement la régulation de la température du corps. Pendant la canicule de juin 2026, les thermomètres nocturnes n’étaient pas descendus en dessous de 26,9°C à Cholet, ou encore 26,2°C à Poitiers et à Limoges. L’écart entre ce que le corps réclame et ce que l’environnement offre était, littéralement, de dix degrés.
La chaleur rend la phase d’endormissement compliquée, et peut aussi conduire à des réveils nocturnes fréquents, entraînant parfois de fortes insomnies. Car lors d’une nuit normale, la température du corps continue à baisser jusqu’à atteindre un point bas à 36 degrés vers 3h-4h du matin. C’est précisément cet intervalle, 2h à 4h du matin, où Thomas m’envoyait ses messages. Son cerveau ne dormait pas. Il ne pouvait pas.
Les nuits tropicales créent une dette cognitive qui déborde sur les relations
Une étude sur les effets de l’environnement thermique sur le sommeil a montré que les fortes chaleurs perturbent la qualité du sommeil avec notamment une diminution du temps de sommeil profond, le plus réparateur, et du temps de sommeil paradoxal, ainsi qu’une tendance aux éveils nocturnes. Ce n’est pas qu’une nuit d’inconfort. Les nuits tropicales réduisent la qualité du sommeil, empêchent le cerveau de récupérer et créent une dette de sommeil qui peut s’accumuler au fil des épisodes caniculaires.
Et cette dette ne reste pas confinée à la sphère physique. La dette de récupération augmente l’irritabilité, réduit la tolérance au stress et peut rendre plus difficile la régulation des émotions. Le sommeil déréglé par les nuits tropicales altère les capacités de régulation émotionnelle en accentuant l’irritabilité et l’anxiété. La hausse des températures augmente également la sécrétion de cortisol, l’hormone du stress. Résultat concret : Thomas n’était pas « bizarre » ou « stressé pour rien ». Son cerveau manquait de carburant neurologique de base pour filtrer ses impulsions.
Dès 25-26°C à l’intérieur, mémoire, attention, concentration et prise de décision commencent à se dégrader. Ajoutez à cela plusieurs nuits successives sans sommeil réparateur, et vous obtenez quelqu’un qui envoie des messages à 3h du matin parce que son cerveau tourne en boucle, incapable de trouver le repos. Lorsque l’inconfort dure plusieurs jours sans répit, le cerveau reste dans un état de vigilance permanent. Chez certaines personnes, cela peut accentuer l’anxiété, provoquer une sensation d’oppression ou augmenter l’irritabilité.
Comprendre avant de réagir : ce que ça change dans une relation de travail
Quand un collègue se comporte de façon étrange, la première lecture est souvent interpersonnelle : il est mal organisé, il manque de respect, il a un problème avec moi. Le manque de sommeil génère pourtant un manque d’empathie envers les collègues, des dysfonctionnements dans les services et des difficultés de communication avec collègues ou clients. Ce n’est pas de la mauvaise volonté. C’est de la biologie.
La chaleur augmente les oublis, les erreurs de saisie, les difficultés de concentration et les prises de décision plus lentes. Les réunions deviennent parfois moins efficaces, tandis que les tâches nécessitant de l’analyse ou de la créativité demandent davantage d’efforts. Le lendemain matin où j’ai retrouvé Thomas, j’ai fait le choix de poser une question simple : « Tu as dormi ? » Sa réponse a duré vingt minutes. Il n’avait pas dormi depuis trois nuits.
Les nuits plus chaudes en période de canicule mettent à mal notre sommeil et nos capacités de récupération. Loin de s’habituer, plus ces nuits sont fréquentes, plus notre corps fatigue et plus le risque sanitaire augmente. Cette dimension collective est souvent oubliée dans les entreprises : la canicule ne touche pas chacun de façon identique. Face à une même température, tout le monde ne réagit pas de la même manière. L’âge, l’état de santé, le niveau de stress, la qualité du sommeil ou encore les conditions de logement jouent un rôle important. Thomas vivait dans un appartement sous les toits, sans ventilation. Moi, j’avais une cave fraîche.
Quelques gestes concrets pour traverser les canicules sans abîmer les liens
La première chose utile, c’est nommer ce qui se passe. Dire à un collègue « je sais que c’est dur de dormir en ce moment, prenons les décisions importantes demain matin » coûte très peu et évite des tensions qui durent longtemps après le retour de la fraîcheur. Le sommeil paradoxal est touché par les effets d’une température trop élevée, ce qui peut donner l’impression d’un sommeil fragmenté, peu reposant : personne ne choisit cet état.
Sur le plan pratique, quelques ajustements changent radicalement la qualité des nuits. Il est conseillé de se rafraîchir avant d’aller dormir, en prenant une douche tiède ou en se rafraîchissant les pieds. Les habitants des grandes villes sont davantage exposés au phénomène d’îlot de chaleur urbain. Le béton, l’asphalte et les bâtiments accumulent la chaleur pendant la journée puis la restituent la nuit, empêchant l’organisme de récupérer correctement. Pour ceux qui habitent en ville, fermer les volets dès le matin, créer une ventilation croisée la nuit en ouvrant deux fenêtres opposées, et éviter tout appareil électronique dans la chambre fait une différence mesurable.
Ce que l’histoire de Thomas m’a appris, c’est une chose que les neurosciences confirment depuis des années : la température ambiante influence les systèmes de la sérotonine et de la dopamine, deux neurotransmetteurs impliqués à la fois dans l’humeur et dans la thermorégulation. la chaleur ne se contente pas d’empêcher de dormir. Elle modifie chimiquement la façon dont le cerveau perçoit les autres, gère la frustration, et construit ses réponses sociales. Un collègue insupportable en canicule n’est pas forcément difficile en octobre. Parfois, il fait juste trop chaud dans sa chambre.
Sources : franceinfo.fr | therasomnia.com