La séance avançait normalement. Puis mon psy s’est arrêté de parler. Net. Pas pour reprendre son souffle, pas pour noter quelque chose : il a juste posé le stylo, s’est adossé à sa chaise, et m’a regardé. Huit secondes. Peut-être dix. Ce silence a pesé une tonne, et pourtant c’est dans ce vide que j’ai entendu la phrase la plus importante de toute ma thérapie. Pas de sa bouche. De la mienne.
À retenir
- Pourquoi votre thérapeute se tait-il parfois ? Ce n’est jamais un accident
- Il existe plusieurs types de silence en thérapie — certains guérissent, d’autres bloquent
- Eight secondes de silence peuvent contenir plus de sagesse qu’une heure de paroles
Le silence du thérapeute n’est pas un oubli : c’est un acte
Parmi tous les outils thérapeutiques en psychologie, le silence est l’un des plus oubliés et pourtant l’un des plus utiles. C’est un outil, et en tant que tel, le psychothérapeute doit l’utiliser. Beaucoup de patients interprètent ce moment comme un malaise, une maladresse, ou pire, un signe que le professionnel en face n’a rien à dire. C’est exactement l’inverse.
En psychanalyse, le silence est un espace où les non-dits, les pauses et les lapses de temps prennent une signification profonde dans un espace chargé de signifiants. Plus concrètement, le silence pendant une consultation psychologique peut s’apparenter à la technique du miroir : lorsqu’un patient pose une question à son thérapeute, si ce dernier répond par un silence correctement exécuté, il se peut que le patient finisse par formuler lui-même la réponse à sa question. C’est précisément ce qui m’est arrivé ce jour-là. Mon psy ne fuyait pas la question difficile que je venais de poser : il me renvoyait vers moi-même.
Le silence peut indiquer une zone de traumatisme, de résistance ou de transformation. Ne pas forcer la parole, c’est respecter la temporalité psychique. Ce respect du rythme intérieur, beaucoup de patients ne le reconnaissent pas tout de suite. On ressent d’abord une légère panique sociale : dans la vie ordinaire, un silence de huit secondes dans une conversation équivaut à un malaise. Mais le cabinet du psy n’est pas une conversation ordinaire.
Tous les silences ne se valent pas
La chercheuse Heidi Levitt définit trois types de silence propres à la psychothérapie : les silences productifs, neutres et obstructifs. Les périodes de silence productif se subdivisent elles-mêmes en trois catégories : les silences émotionnels, expressifs et réflectifs.
Le silence émotionnel surgit quand une émotion forte monte dans la gorge du patient, trop lourde pour être immédiatement mise en mots. Ces pauses émotionnelles sont liées à des sentiments intenses qui nécessitent une pause pour accéder aux émotions, les vivre, puis récupérer. Le silence réflectif, lui, correspond à ce moment de déclic intérieur où quelque chose se réorganise dans l’esprit. C’est quand le client est en train de réaliser quelque chose : le thérapeute lui a montré un élément qui a fait le déclic, et quelque chose est en train de se passer dans son cerveau, ou bien en parlant, il vient de réaliser un truc très important.
Mais il existe aussi des silences qui ne servent à rien, voire qui nuisent. Le silence peut, chez la même personne, tantôt produire un apaisement ou organiser la pensée, donc s’avérer productif, tantôt représenter une tentative d’échapper à du matériel douloureux, donc s’avérer peu productif. Un thérapeute expérimenté sait faire la différence. Au début d’une carrière, les moments silencieux pouvaient générer une certaine agitation chez le thérapeute, être vécus comme envahissants et improductifs, ou être associés à un jugement d’incompétence. L’expérience clinique tend à améliorer leur tolérance. si votre psy tient le silence sereinement, c’est souvent un bon signe.
Ce que se joue vraiment quand le thérapeute se tait
Le silence respecte l’autonomie du patient en lui permettant de déterminer le rythme et le contenu de la séance. Cette autonomie est déterminante pour le développement de la capacité à s’auto-réfléchir et à s’autoréguler. En offrant au patient l’espace de naviguer ses propres silences, le thérapeute encourage un processus d’auto-exploration et de découverte personnelle.
Ce n’est pas anodin. Faire une thérapie, ce n’est pas seulement produire du discours, c’est aussi accueillir ce qui n’est pas encore dicible. L’appareil psychique travaille dans le silence, comme l’a décrit toute la tradition psychanalytique. La parole du thérapeute peut parfois saturer cet espace de travail intérieur, combler un vide qui était en train de devenir fécond. Rompre le silence peut masquer sa propre peur et remplir l’espace possible d’une vraie rencontre. Cette phrase, dite par une praticienne à propos d’elle-même, dit beaucoup sur l’honnêteté que demande cette posture professionnelle.
Le silence partagé peut devenir une expression puissante de l’alliance thérapeutique, témoignant d’une confiance et d’une compréhension mutuelles. Dans ces moments, le silence parle du lien inexprimé mais profond entre le patient et le thérapeute, un espace partagé de reconnaissance et d’acceptation. Ce silence relationnel est un indicateur de la solidité de la relation thérapeutique, montrant que patient et thérapeute peuvent être ensemble dans le non-dit, confortablement et sans pression.
Vivre une séance en silence demande une certaine alliance avec son psy, afin de pouvoir plonger en soi-même dans ses propres méandres, tout en sachant qu’à côté de nous, nous avons une personne de confiance pour nous accueillir tel que nous sommes dans l’instant, sans aucun jugement. Ce sentiment de sécurité est la condition sine qua non pour que le silence soit productif et non anxiogène.
Quand le silence devient un piège : savoir faire la différence
Toute cette beauté thérapeutique du silence a ses limites. Le silence fait bien souvent peur, crée du mal-être, amène du stress ou de la culpabilité. Il est volontiers évité, rapidement recouvert ou rempli. Pourtant il s’apprivoise et quelquefois, il peut s’installer autrement et devenir fécond. La nuance tient au contexte et à la qualité de la relation établie avant que ce silence survienne.
Un silence plaqué trop tôt dans un suivi, ou maintenu face à quelqu’un en état d’anxiété aiguë, peut faire l’effet inverse. Beaucoup de patients pensent que la solution est de partir, alors qu’une impasse peut être le moment qui fait grandir la thérapie. Avant de changer de praticien, il est précieux de nommer ce qui se joue : ennui, colère, peur de décevoir, sentiment de stagnation. Nommer son inconfort face au silence de son thérapeute est en soi un acte thérapeutique, peut-être le premier geste vers ce que ce silence cherchait à ouvrir.
Parmi les fonctions du silence en séance ont été identifiées : la guérison, le décentrage, le rétablissement de la continuité de la cognition, le rassemblement d’éléments épars, le temps nécessaire pour retrouver des souvenirs, la concentration, et des intervalles favorisant les métaphores et les reformulations. Ce sont huit secondes qui peuvent contenir tout ça. Ce sont huit secondes qui m’ont appris que la réponse que je cherchais depuis des mois était déjà là, quelque part entre ma gorge et ma poitrine, attendant simplement qu’on lui fasse de la place.
Sources : em-consulte.com | psycurieux.ca