Dire « pardon » en bousculant quelqu’un dans le métro, c’est de la politesse. Dire « pardon » dix fois par jour pour avoir osé poser une question, exprimé un besoin ou simplement occupé de l’espace dans une conversation, c’est autre chose. Beaucoup de personnes s’excusent sans vraiment réfléchir, par réflexe, même lorsque leurs propres limites sont franchies. Avec le temps, cette habitude peut devenir si profondément ancrée qu’elles finissent par s’excuser d’avoir des émotions, d’exprimer des besoins ou de formuler des demandes tout à fait raisonnables. Ce n’est pas de la politesse. C’est un signal.
À retenir
- Vos excuses constantes ne viennent peut-être pas de votre bonne éducation, mais d’une ancienne peur
- Ce mécanisme de survie apprend à votre cerveau que vous êtes responsable du bien-être des autres
- Chaque « pardon » inutile renforce une croyance négative qui s’installe silencieusement
« Pardon » comme bouclier, pas comme politesse
S’excuser tout le temps n’est pas forcément de la politesse : c’est souvent un réflexe de protection, lié à la peur du conflit, la critique, l’hypervigilance ou un besoin d’amour conditionnel. La nuance est capitale, et elle échappe à beaucoup parce que le mot « pardon » reste socialement valorisé. On nous a appris que s’excuser est une marque de bonne éducation. Personne ne nous a dit jusqu’où cette habitude pouvait aller avant de se retourner contre nous.
L’excuse automatique peut être une réponse d’hypervigilance : le cerveau anticipe une réaction négative et tente de la prévenir. C’est fréquent après une enfance instable, critique ou émotionnellement imprévisible. Le mécanisme est presque logique, vu de l’intérieur : si je devance la tension, elle ne m’atteindra pas. Le cerveau associe tension à danger, et cherche à calmer l’autre avant même d’avoir réfléchi.
Il existe d’ailleurs une nuance importante entre s’excuser et demander pardon. S’excuser serait « plus orienté vers soi-même, un petit peu comme un réflexe social » pour se rassurer et se déculpabiliser. Demander pardon, en revanche, s’oriente davantage vers l’autre dans une recherche de réparation authentique. quand on dit « pardon » vingt fois par jour, on ne répare rien. On se protège.
Pourquoi certains d’entre nous ont appris ça dès l’enfance
Ce comportement trouve souvent ses origines dans l’éducation parentale : certains ont grandi dans un environnement où il ne fallait pas déranger. Ces automatismes persistent à l’âge adulte chez des personnes ayant intégré qu’il fallait être sage et obéissant. L’enfant qui grandit dans un foyer où l’ambiance peut basculer sans prévenir apprend très vite à lisser les tensions avant qu’elles n’explosent. S’excuser devient alors un outil de survie relationnelle.
Les excuses excessives sont souvent un comportement appris en réponse à une forme persistante de mauvais traitement durant l’enfance. Chez beaucoup de personnes, ce symptôme peut résulter d’un parent qui déplace fréquemment la responsabilité des mauvaises situations vers l’enfant. S’excuser fréquemment devient alors un mécanisme développé pour éviter la punition, en prenant les torts sur soi sans protester. L’enfant n’a pas choisi ce réflexe consciemment. Il l’a construit, patiemment, comme on construit une armure.
Le fait de s’excuser est fréquemment lié à une sensibilité élevée à la culpabilité. Certaines personnes ressentent la culpabilité plus rapidement et plus intensément que d’autres. Pour ces personnes, l’inconfort ressenti à l’idée que quelqu’un soit contrarié est si fort que dire « désolé » devient un réflexe visant à réguler cette tension interne. L’objectif n’est pas de se blâmer, mais de rétablir l’équilibre relationnel. C’est presque touchant, à vrai dire. Mais ça finit par coûter très cher.
La dimension de genre mérite aussi d’être nommée. Si l’on compare les sexes, les femmes ont tendance à adopter ce comportement plus souvent que les hommes, en particulier dans les sociétés patriarcales. Dans la pratique clinique, les excuses excessives s’observent plus souvent chez les survivantes de traumatismes dont l’abus a commencé jeune et s’est prolongé. En tant que mécanisme de survie, elles ont appris à se faire petites et à causer le moins de problèmes possible, à se montrer excessivement soumises pour maintenir la paix.
Le prix silencieux de ces excuses inutiles
Le coût des excuses inutiles est subtil mais cumulatif. Chacune renforce une ancienne croyance : si quelque chose ne va pas, c’est forcément moi. Les excuses excessives érodent l’estime de soi parce qu’elles renforcent une image négative de soi. Lorsqu’on s’excuse constamment, on peut commencer à intérioriser l’idée qu’on est en tort ou inadéquat.
Le moment où nous nous excusons doit être ponctuel et significatif. Ce ne doit pas être un exercice continu et presque obsessionnel qui laisse entrevoir notre manque de confiance. Et l’effet est perceptible par les autres aussi : les mots « désolé » et « pardon » ont en fait perdu leur sens et personne ne les prend plus au sérieux quand ils reviennent à chaque phrase. L’excuse perd sa valeur exactement comme une monnaie qu’on imprimerait en quantités infinies.
Les personnes qui s’excusent trop ont aussi tendance à ne pas savoir dire « non ». Comme si le fait de s’excuser venait souvent de pair avec le fait de ne pas savoir comment poser ses limites. Ce n’est pas un hasard : les deux comportements partagent la même racine, la même peur sous-jacente de prendre de la place.
Comment commencer à changer ce réflexe
Comprendre l’origine du réflexe, c’est déjà considérable. Mais ça ne le fait pas disparaître automatiquement. Ce n’est pas un problème de logique, c’est un réflexe émotionnel. On peut très bien avoir saisi l’explication et continuer à dire « pardon » avant d’avoir fini de penser.
La première étape concrète est simplement l’observation. S’observer, réaliser combien de fois par jour on s’excuse, et évaluer si chaque excuse correspond à une faute réelle ou à une simple habitude rassurante. Tenir un journal sur une semaine peut être révélateur : noter chaque « pardon » prononcé, et cocher ceux qui étaient réellement justifiés. Beaucoup de gens sont surpris par l’écart.
La reformulation change aussi quelque chose en profondeur. Plutôt que « désolé d’être en retard », on peut privilégier « je vous remercie de votre patience ». Cette approche transforme l’excuse en gratitude, orientée vers l’autre plutôt que vers soi. Plutôt que de s’excuser trop souvent, on peut essayer « je sais que c’est difficile à entendre » ou « je suis là pour toi ». Ces formulations maintiennent la connexion sans auto-diminution.
Quand on répond différemment dans une situation familière, en ne s’excusant pas, en tenant sa position, en restant stable, on donne au système nerveux de nouvelles informations. Le corps apprend que la sécurité ne nécessite pas de s’effacer. Ce travail se fait progressivement, contexte par contexte. Pas en décidant un matin d’arrêter toutes les excuses d’un coup, mais en choisissant une situation précise chaque semaine, et en s’y tenant.
Un dernier point souvent ignoré : s’excuser pour affirmer ses besoins conduit les autres à les ignorer, rendant plus difficile la pose de limites fermes dans le futur. Les excuses excessives peuvent aussi attirer des personnes qui en profitent, menant vers des relations déséquilibrées. réduire les excuses inutiles protège non seulement l’estime de soi, mais modifie la qualité même des relations qu’on construit, en filtrant naturellement ceux qui ne respectaient ce qu’on donnait que parce qu’on donnait sans compter.
Sources : slate.fr | coaching-therapies.com