Trois heures et demie. C’est le temps que la plupart des Français passent chaque jour les yeux rivés sur leur smartphone, selon les mesures de Data.AI reprises par plusieurs médias. Ce chiffre paraît anodin tant qu’on le regarde isolément. Mais ramené à l’échelle d’un couple, il change de nature : ce sont potentiellement sept heures par jour, à deux, où l’attention part ailleurs que vers l’autre. Et c’est précisément ce glissement, silencieux et progressif, que les psychologues des relations commencent à documenter avec sérieux.
À retenir
- Pourquoi consulter son téléphone toutes les 6 minutes crée 50 micro-interruptions quotidiennes dans votre relation
- Ce que les chercheurs ont découvert sur le « phubbing » et ses conséquences invisibles sur les couples
- Le geste simple que 55% des couples considèrent comme neutre mais qui change tout selon comment on l’annonce
Un chiffre qui cache une réalité plus large
Le Baromètre du numérique 2025 mesure 4 heures par jour tous écrans confondus, et 25 % de la population dépasse 5 heures, un seuil qui grimpe à 39 % chez les 18-24 ans. Sur le smartphone seul, les Français passent en moyenne 3 heures et 30 minutes par jour sur leur téléphone, ce qui représente 75 % de leur temps en ligne. Et ce n’est pas un simple ressenti exagéré : parmi les possesseurs de smartphone, près de 42 % estiment qu’ils passent trop de temps devant leurs écrans, et 19 % qualifient ce temps de « beaucoup trop » long.
Ce qui frappe, ce n’est pas tant la durée brute que la fragmentation qu’elle implique. Une étude relayée récemment évoque un rythme de déverrouillage toutes les six minutes chez les jeunes adultes, avec un seuil de basculement vers l’usage compulsif fixé autour de 80 déverrouillages quotidiens. le problème n’est pas seulement « combien de temps », mais « combien de fois l’attention est coupée ». Et une attention coupée cinquante fois par jour, c’est cinquante micro-interruptions potentielles dans une conversation, un repas, un moment d’intimité.
Le phubbing, ce geste qui semble anodin et qui ne l’est pas
Il existe un mot pour désigner ce réflexe de regarder son téléphone en pleine conversation avec son partenaire : le phubbing, contraction de « phone » et « snubbing » (snober). Le terme a été forgé en 2012, mais la recherche sur ses effets dans le couple s’est enrichie ces dernières années. Une étude américaine menée par la Baylor University’s Hankamer School of Business a montré que 46,3 % des personnes interrogées avaient déclaré avoir été phubbées par leur partenaire. Et les conséquences ne sont pas anecdotiques : 22,6 % ont déclaré que ce phubbing avait causé des conflits dans leur relation, et 36,6 % ont déclaré s’en sentir déprimées au moins une partie du temps.
Une méta-analyse publiée en 2025 dans Frontiers in Psychology, portant sur 52 études et un échantillon cumulé de 19 698 personnes, confirme la tendance à grande échelle. Le phubbing entre partenaires affecte négativement plusieurs résultats relationnels, dont la satisfaction relationnelle, la satisfaction conjugale, la qualité de la relation amoureuse, l’intimité, la réactivité à l’autre et la proximité émotionnelle globale. Les chercheurs ont aussi identifié ce qui pousse le plus à ce comportement : des facteurs comme l’anxiété d’attachement, l’évitement d’attachement, la dépression et la solitude sont significativement corrélés au phubbing, l’addiction aux médias montrant l’association la plus forte. C’est une piste intéressante pour ceux qui culpabilisent sans comprendre pourquoi ils n’arrivent pas à lâcher leur écran : parfois, le téléphone n’est pas la cause première, mais le symptôme d’un mal-être plus ancien.
Une équipe de l’université du Connecticut a par ailleurs étudié comment ce phénomène s’est intensifié pendant les périodes de stress intense. Elle a découvert que le phubbing, en particulier lors d’événements très stressants comme la pandémie de Covid-19, pouvait être néfaste pour les relations, y compris, fait notable, quand les deux partenaires avaient des habitudes de phubbing similaires. L’excuse du « on fait pareil tous les deux » ne protège donc pas le couple des dégâts.
Nuance importante : tout n’est pas noir ou blanc
Il serait malhonnête de brandir uniquement les statistiques alarmantes. Des chercheurs de l’Université de Lausanne apportent une nuance précieuse : dans leurs travaux, une majorité des participants, 55 %, considèrent l’utilisation du téléphone mobile comme neutre dans la vie de couple. Pour ces personnes, les smartphones sont paradoxalement devenus « invisibles » et n’ont pas d’impact sur la relation, selon les mots du coordinateur de ces recherches. Ce qui compte n’est donc pas seulement le temps passé sur l’écran, mais la façon dont chaque partenaire perçoit et interprète cet usage. Une étude sur des couples belges va dans le même sens en soulignant qu’il faut distinguer la fréquence d’utilisation du téléphone et le temps d’écran, ce qui permet une compréhension plus fine de l’impact du smartphone.
Ce qui semble faire la différence, ce n’est pas le fait de regarder son téléphone en soi, mais l’absence d’anticipation et de transparence. Une expérience a montré que le fait d’annoncer à l’avance l’utilisation du téléphone n’atténuait pas les effets négatifs sur l’interaction en cours, mais augmentait en revanche la qualité perçue de la relation. Prévenir son partenaire ne rend pas le geste indolore sur le moment, mais il change la lecture qu’on en fait a posteriori. C’est un détail qui change beaucoup de choses dans la vie quotidienne d’un couple.
Ce que ça change concrètement dans la vie à deux
Le vrai signal d’alarme n’est pas la présence du téléphone à table, mais la disparition progressive des moments où l’attention est pleinement disponible pour l’autre. Un couple qui dîne ensemble avec deux écrans allumés en silence n’est pas en train de partager un repas : il partage un espace physique, ce qui n’est pas la même chose. La recherche montre que les personnes qui ressentent davantage cette interférence technologique dans leur couple rapportent aussi plus de conflits liés à l’usage de la technologie, une satisfaction relationnelle et de vie plus faible, et davantage de symptômes dépressifs.
Concrètement, il ne s’agit pas de bannir le smartphone du foyer, ce qui serait aussi irréaliste que contre-productif. Il s’agit plutôt d’identifier les trois ou quatre moments de la journée où sa présence coûte le plus cher à la relation : le réveil, les repas, le coucher, et les rares fenêtres de conversation en tête-à-tête. Un geste simple, sortir physiquement le chargeur de la chambre par exemple, suffit souvent à rouvrir un espace que l’écran avait discrètement colonisé. Le couple n’a pas besoin de zéro notification. Il a besoin de savoir, à certains moments précis de la journée, que l’autre est vraiment là.
Sources : europe1.fr | link.springer.com