« Tant pis, la journée est fichue » : ce que deux chercheurs ont mesuré dans l’assiette de ceux qui craquent une seule fois avant midi

Deux psychologues canadiens, Janet Polivy et C. Peter Herman, de l’université de Toronto, ont passé plusieurs décennies à observer un phénomène très précis : ce qui se retrouve dans l’assiette des personnes qui pensent avoir « craqué » une seule fois dans la matinée. Leur conclusion tient en une poignée de grammes de cookies engloutis en plus, mais elle révèle un mécanisme psychologique redoutablement efficace, qu’ils ont baptisé le what the hell effect, littéralement « l’effet tant pis ».

Le principe est simple à observer et pourtant contre-intuitif. Une personne qui se restreint volontairement dans son alimentation, ce que les chercheurs appellent une « mangeuse restreinte », mange normalement moins qu’une personne qui ne se soucie pas de son poids. Mais dès qu’elle perçoit avoir dépassé sa limite, même de façon minime, elle ne se contente pas de revenir à une consommation normale. Elle en mange davantage que si elle n’avait rien mangé du tout. Face à un aliment consommé avant, les mangeuses restreintes en arrivent à manger plus de glace que celles qui n’ont rien mangé avant, un phénomène expliqué par un basculement motivationnel appelé « effet tant pis » : lorsqu’elles ont rompu leur régime, elles abandonnent leurs objectifs alimentaires pour la journée et prévoient de redoubler d’efforts le lendemain. Cet abandon de l’objectif du jour donne en réalité la permission de se laisser aller aux aliments habituellement interdits.

À retenir

  • Une illusion de perception suffit à déclencher une vague de suralimentation chez les personnes qui se restreignent
  • Ce n’est pas la faim qui nous pousse à manger davantage après un écart, mais une histoire qu’on se raconte en une fraction de seconde
  • La bienveillance envers soi-même réduit la suralimentation bien plus efficacement que l’auto-culpabilisation

L’expérience de la pizza qui a tout révélé

L’étude la plus parlante de Polivy et Herman ne repose pas sur un vrai excès alimentaire, mais sur une simple illusion. En 2010, ils ont recruté une centaine d’étudiantes pour ce qu’elles croyaient être un test de goût. Cent six étudiantes universitaires ont été classées comme mangeuses restreintes ou non restreintes selon l’échelle de restriction de Herman et Polivy, puis on leur a servi une part de pizza présentée comme plus petite ou plus grande qu’une autre part visible, ou sans aucune comparaison. Le détail crucial de la manipulation : toutes les participantes recevaient en réalité la même part, seule la perception de sa taille relative changeait.

La suite s’est jouée devant des cookies. On leur a ensuite demandé de goûter et noter une variété de cookies en pouvant en manger autant qu’elles le souhaitaient, et les résultats ont montré que les mangeuses restreintes convaincues d’avoir eu une part de pizza plus grosse ont mangé significativement plus de cookies que les mangeuses non restreintes. ce n’était pas la quantité réelle de calories ingérées qui déclenchait la suralimentation, mais la simple croyance d’avoir « trop » mangé. En faisant simplement croire aux mangeuses restreintes qu’elles avaient consommé plus de pizza que les autres participantes, les chercheurs ont réussi à provoquer l’effet « tant pis ».

Ce résultat s’inscrit dans une série de travaux menés depuis les années 1970 par ce duo de chercheurs. Bien avant l’expérience de la pizza, ils avaient déjà montré ce même schéma avec des milk-shakes servis avant un test de dégustation de glace. Les mangeuses restreintes ne se contentaient pas de ne pas réguler leur alimentation comme le faisaient les personnes en surpoids dans les études antérieures : elles « contre-régulaient » réellement, en consommant beaucoup plus après un préchargement au milk-shake qu’après n’avoir rien consommé. Ce paradoxe porte un nom technique, la contre-régulation, et il a depuis été reproduit dans des dizaines de laboratoires à travers le monde.

Un mécanisme qui n’a rien de biologique

Le plus frappant dans ces recherches, c’est que la bascule ne vient pas de la faim ni d’un besoin physiologique réel. Elle vient d’une croyance. La perte de contrôle n’est pas due à un mécanisme biologique, mais est liée aux croyances de la personne au sujet de la valeur symbolique de l’aliment transgressé. Ce constat change tout : il signifie qu’on ne lutte pas contre son corps, mais contre une histoire qu’on se raconte à soi-même en une fraction de seconde, juste après avoir mordu dans le croissant du matin ou repris une deuxième part de brioche.

Cette histoire fonctionne selon une logique du tout ou rien particulièrement toxique. Dès qu’on transgresse l’interdit fixé et qu’on consomme une petite quantité d’un aliment tabou, la règle du « tout ou rien » se met en place : puisqu’on n’a pas respecté ses interdits, il ne sert plus à rien de faire attention. Le paradoxe, c’est que cette pensée censée limiter les dégâts finit par les amplifier considérablement. Une tartine de Nutella à 9 heures du matin peut ainsi, dans la tête de la personne qui la mange, transformer toute une journée en zone de non-droit alimentaire, alors qu’objectivement rien n’empêche de reprendre une alimentation équilibrée au repas suivant.

La sortie de crise passe par l’indulgence, pas par la punition

Face à ce constat, une équipe américaine a testé une hypothèse presque à contre-courant : et si se montrer bienveillant envers soi-même après un écart réduisait, plutôt qu’augmentait, la suralimentation qui suit ? Claire Adams et Mark Leary ont fait manger un beignet à des étudiantes dans le cadre d’un faux test gustatif, puis ont glissé à certaines une phrase d’auto-compassion avant un second test, cette fois avec des bonbons. Certaines femmes ont été conditionnées à l’auto-compassion par des phrases comme « tout le monde mange mal parfois, et tout le monde dans cette étude mange ce genre de choses, donc il n’y a aucune raison de se sentir vraiment mal » ; parmi les mangeuses restreintes, celles qui avaient reçu ce message ont ensuite mangé moins de bonbons que celles qui ne l’avaient pas reçu. Les femmes ayant reçu le message d’auto-pardon n’ont mangé que 28 grammes de bonbons contre 70 grammes pour le groupe qui n’avait pas reçu ce message.

Le détail le plus instructif de cette étude tient à ce que l’auto-compassion n’a pas eu l’effet inverse redouté par certains cliniciens, celui de « déculpabiliser » au point d’encourager l’excès. Le pardon envers soi-même n’a pas donné à ces femmes la permission de manger davantage ; il a plutôt coupé le flux de culpabilité qui les poussait justement à la surconsommation, une piste utile pour toute personne particulièrement critique envers elle-même après un écart alimentaire. Ce qui piège vraiment, ce n’est donc pas le carré de chocolat mangé à 10 heures, mais le procès qu’on s’intente juste après, verdict compris avant même d’avoir plaidé sa cause.

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