Un simple coup d’œil vers l’écran pendant que votre partenaire vous raconte sa journée peut suffire à détruire, sur la durée, la sensation d’être vraiment écouté. Ce geste a même un nom scientifique : le phubbing, contraction de phone et snubbing (snober). Inventé en 2012 par l’agence de communication américaine McCann, ce terme vient de la contraction des mots anglais « phone » et « snubbing », et se traduit en français par « télésnober ». Ce qui ressemble à un tic anodin, presque un réflexe musculaire, agit en réalité comme une micro-blessure relationnelle qui s’accumule conversation après conversation.
À retenir
- Pourquoi la simple présence d’un téléphone sur la table suffit à transformer une conversation
- Chiffres alarmants : comment le phubbing crée une chaîne causale menant à la dépression
- Une nuance troublante : certains couples y sont plus sensibles que d’autres, et ce n’est pas ce que vous croyez
Pourquoi un regard vers l’écran fait autant de dégâts
Le mécanisme n’a rien d’exagéré. Une équipe de chercheurs a même testé l’effet de la simple présence visuelle d’un téléphone, sans qu’il soit touché. Des expériences ont trouvé que des conversations menées avec un téléphone simplement visible, éteint et posé sur la table, étaient jugées moins proches, moins satisfaisantes et moins empathiques que des conversations identiques sans téléphone, l’effet étant le plus fort sur les sujets qui comptent vraiment. l’appareil n’a même pas besoin de « gagner » la bataille de l’attention pour l’abîmer : sa seule existence dans le champ visuel suffit à instiller un doute. Le téléphone n’a pas besoin de l’emporter pour dégrader l’échange, car sa simple présence comme candidat à l’attention pousse les deux personnes à garder la conversation superficielle.
Ce qui se joue là dépasse largement la politesse. Une synthèse récente de la littérature scientifique qualifie carrément ce comportement de trahison miniature. Sur le plan conceptuel, le phubbing perturbe la communication en face-à-face et peut être perçu comme une forme de micro-trahison, érodant la confiance et l’intimité émotionnelle. Le mot est fort, mais il correspond à ce que ressentent beaucoup de personnes phubbées : l’impression, répétée, que leur parole pèse moins qu’une notification. Je le vois régulièrement en accompagnement de couple : ce n’est jamais l’écran en lui-même qui blesse, c’est le message implicite qu’il envoie, celui d’être remplaçable par un fil d’actualité.
Ce que révèlent les études, chiffres à l’appui
Le phénomène a été mesuré dès 2016 par deux chercheurs de l’université Baylor aux États-Unis, pionniers sur le sujet. Les professeurs ont étudié 450 volontaires et ont découvert que 46,3% d’entre eux étaient souvent « phubbés » par leur partenaire, et 22,6% des participants ont finalement révélé que cette manie avait causé de vrais problèmes dans leur couple. Ces proportions ont depuis été confirmées par d’autres enquêtes, avec des résultats étonnamment stables : dans une étude américaine plus récente portant sur un échantillon différent, 46 pour cent des personnes interrogées ont déclaré avoir vécu cette situation avec leur partenaire, et 23 pour cent ont dit que c’était un problème dans leur relation.
La chaîne causale identifiée par les chercheurs suit une logique implacable. Les études fondatrices de Roberts et David ont montré que le « pphubbing » (le fait de snober son partenaire pour son téléphone) prédisait une satisfaction relationnelle plus faible, et en aval de cette insatisfaction, une dépression plus élevée chez la personne phubbée ; les réplications menées dans différents pays et types de relations retrouvent systématiquement la même chaîne : plus de phubbing entraîne moins de satisfaction, qui entraîne un moins bon bien-être. Une équipe de l’université du Connecticut a creusé plus loin en 2026, en s’intéressant spécifiquement au ressenti émotionnel plutôt qu’aux seules statistiques de conflit. Les participants à l’étude ont déclaré se sentir moins aimés ou moins pris en compte quand leur partenaire les phubbait, ce qui menait à une satisfaction relationnelle plus faible. La chercheuse à l’origine du travail résume bien le paradoxe du phénomène : même quand l’usage du téléphone n’est pas censé blesser, il peut tout de même créer de la distance ; être conscient de la façon dont l’usage du téléphone peut interférer avec notre capacité à exprimer de l’affection envers les personnes importantes de notre vie est une première étape.
Une réalité plus nuancée qu’il n’y paraît
Tout n’est pourtant pas aussi tranché. Des chercheurs de l’université de Lausanne ont récemment invité à sortir du discours catastrophiste ambiant. Une étude publiée dans Mobile Media & Communication remet en question l’idée largement répandue selon laquelle la présence d’un smartphone dans un couple serait intrinsèquement nuisible à la relation ; selon ses résultats, une majorité des participants (55%) considèrent l’utilisation du téléphone mobile comme neutre dans la vie de couple. D’autres travaux publiés dans la revue Current Psychology vont dans le même sens : la plupart des participants ne se sentent pas ignorés lorsque leur partenaire utilise un smartphone, les conflits liés à son usage sont faibles et la qualité des relations reste élevée. Le contexte compte énormément : regarder son écran pendant que l’autre déballe une mauvaise nouvelle n’a rien à voir avec un coup d’œil furtif pendant un silence. Et curieusement, l’effet ne serait pas symétrique entre les sexes : les hommes qui ressentent du phubbing signalent une diminution de la qualité relationnelle, ce qui n’est pas le cas pour les femmes dans certaines de ces études.
Un autre facteur mérite d’être connu, car il aide à comprendre pourquoi certains couples s’enflamment sur ce sujet plus que d’autres : les personnes ayant un attachement anxieux rapportent des niveaux de conflit liés au téléphone plus élevés que celles ayant un attachement moins anxieux. Si votre partenaire s’agace vite quand vous consultez votre écran, ce n’est donc pas forcément un problème de caractère difficile : cela peut trahir un besoin de sécurité affective plus marqué, qui mérite d’être entendu plutôt que balayé.
Dans la pratique, ce que les chercheurs suggèrent tient en peu de gestes. Pour améliorer le sentiment de connexion et de satisfaction, les couples peuvent discuter de l’usage du téléphone ou fixer des moments et situations acceptables pour le faire, et impliquer son partenaire dans cet usage ou se montrer plus affectueux constitue une autre option. Le détail qui change tout, souvent oublié, c’est que la réparation ne consiste pas à bannir l’écran mais à nommer la règle ensemble : dix minutes de scroll assumées valent mieux qu’un geste furtif caché sous la table, qui, lui, ronge la confiance en silence.
Sources : unil.ch | simplypsychology.com