Un simple geste, poser le téléphone à côté de l’assiette, suffit à faire naître chez l’autre un sentiment de mise à l’écart. Ce n’est pas une intuition, c’est ce que documentent plusieurs recherches en psychologie sociale depuis une dizaine d’années : la présence même de l’appareil, sans qu’on le touche, modifie déjà la qualité de la connexion entre deux partenaires.
Le phénomène a un nom depuis 2012 : le phubbing, contraction de « phone » et « snubbing » (snober). Le terme définit l’interruption d’un échange en face à face entre des individus par l’utilisation d’un smartphone. Appliqué au couple, on parle de « partner phubbing », soit l’extension à laquelle un individu utilise ou se laisse distraire par son téléphone en présence de son partenaire. Une étude menée à l’université Baylor auprès de 143 personnes en couple a livré un chiffre qui reste marquant : 70% des répondants ont indiqué que leur téléphone interférait « parfois », « souvent », « très souvent » ou « tout le temps » dans leurs interactions avec leur partenaire.
À retenir
- 70% des couples déclarent que le téléphone interfère régulièrement dans leurs interactions
- L’appareil n’a même pas besoin d’être utilisé pour créer une sensation d’exclusion chez l’autre
- Le phénomène agit différemment selon l’attachement émotionnel et peut être désamorcé par des règles explicites
Pourquoi une seconde de distraction pèse autant
Ce qui frappe dans les travaux récents, c’est que l’appareil n’a même pas besoin d’être utilisé pour produire un effet. Une expérience menée par le chercheur Ryan Dwyer et son équipe de l’université de Colombie-Britannique a fait partager un repas au restaurant à des groupes, certains avec leur téléphone posé sur la table, d’autres sans. Quand les téléphones étaient présents, les participants se sont sentis plus distraits, ce qui a réduit le plaisir qu’ils prenaient à passer du temps avec leurs proches. l’objet lui-même agit comme un rappel silencieux qu’une autre sollicitation, ailleurs, pourrait surgir à tout instant. Même la simple présence du téléphone diminue le sentiment de proximité ressenti envers son interlocuteur.
Un chercheur en psychologie évolutionniste, David Sbarra, a proposé une explication qui m’a semblé éclairante : nos cerveaux n’ont pas évolué pour gérer ce genre de conflit d’attention. Il existe un « décalage évolutif » entre les relations proches et les smartphones, qui « accaparent des ressources attentionnelles » normalement dédiées à la réactivité mutuelle. Dans une étude parue en 2025 dans Frontiers in Psychology, on trouve une formulation qui va dans le même sens : la présence du téléphone peut nuire à la satisfaction relationnelle chez les jeunes couples, car les besoins fondamentaux de contrôle et d’attachement sont compromis lorsque l’un perçoit l’autre comme mentalement absent. Ce sentiment d’absence, même bref, ressemble à une mini-exclusion. Un article de l’Institute for Family Studies résume la mécanique en une formule que je trouve juste : le phubbing fonctionne comme du micro-ostracisme. Il laisse quelqu’un, même en présence d’un autre, brutalement seul.
Ce que révèlent les chiffres sur les couples
Une enquête citée par l’Institute for Family Studies apporte une précision utile : sur 143 adultes américains interrogés, 46% déclaraient avoir vécu ce type de situation avec leur partenaire, et 23% estimaient que c’était un problème dans leur relation, notamment quand l’un des deux consulte son écran pendant une conversation ou lors des silences. Plus récemment, une étude de l’université du Connecticut menée auprès de couples vivant ensemble pendant la période Covid a confirmé le mécanisme : les participants se sentaient moins aimés et moins pris en compte lorsque leur partenaire les phubbait, ce qui réduisait leur satisfaction dans la relation. La chercheuse à l’origine du projet insiste sur un point que je partage : même quand l’usage du téléphone n’a aucune intention blessante, il peut tout de même créer de la distance. Être conscient de cette interférence est un premier pas pour investir du temps et de l’espace dans nos relations proches.
D’autres travaux détaillent le mécanisme en creux : ce n’est pas le téléphone en soi qui abîme le couple, mais le conflit qu’il génère. Une étude fondatrice sur le sujet a montré que l’impact du phubbing sur la satisfaction relationnelle est médié par le conflit lié à l’usage du téléphone, le style d’attachement modérant ce lien. Concrètement, plus une personne est anxieuse dans son attachement, plus elle vit mal les moments où son partenaire regarde son écran, et plus les disputes autour du sujet s’enveniment. Certaines recherches vont plus loin et associent le phénomène à un mécanisme comportemental plus large : le phubbing est souvent lié à une forme de dépendance au smartphone, la difficulté à poser son téléphone découlant d’une impulsion difficile à contrôler, semblable à une addiction comportementale.
Nuancer sans minimiser le problème
Tout n’est pas noir pour autant. Une équipe de l’université de Lausanne a récemment apporté un contrepoint qu’il serait malhonnête de passer sous silence : dans leurs travaux publiés dans Mobile Media & Communication, une majorité des participants (55%) considèrent l’utilisation du téléphone mobile comme neutre dans la vie de couple, l’appareil devenant paradoxalement « invisible » et sans impact sur la relation. Cela ne veut pas dire que le repas passé le nez sur l’écran est anodin, mais que l’effet dépend beaucoup du contexte, de la fréquence et surtout de la perception que chacun en a. Une étude belge récente confirme d’ailleurs que les résultats restent parfois contradictoires selon les méthodes utilisées, avec un lien souvent médié par la réactivité perçue du partenaire et le jugement moral plutôt que par un effet direct et automatique.
Reste une piste concrète, et c’est peut-être la plus simple à appliquer ce soir même : négocier des règles explicites plutôt que de subir en silence. Les chercheurs de l’université du Connecticut suggèrent que les couples peuvent discuter de l’usage du téléphone ou fixer des moments et situations acceptables, une autre option étant d’impliquer son partenaire dans cet usage ou de se montrer plus affectueux. Un détail amusant relevé par une étude belge de 2024 mérite d’être signalé : l’effet négatif de l’usage du téléphone sur le lien social serait trois fois plus marqué chez les hommes que chez les femmes, ce qui invite à relativiser l’idée d’un phénomène uniforme et à en parler, justement, plutôt que de le laisser s’installer en non-dit à table.
Sources : researchgate.net | ifstudies.org