Notez sur une feuille ce que vous aimerez encore dans dix ans et rangez-la : c’est le test que des chercheurs ont fait passer à 19 000 personnes

Vous êtes convaincu que vos goûts musicaux, vos valeurs et même votre personnalité resteront à peu près stables dans les dix prochaines années ? C’est exactement ce que pensait chacune des 19 000 personnes interrogées par trois psychologues américains, Jordi Quoidbach, Daniel Gilbert et Timothy Wilson. Résultat : presque tout le monde se trompe, et cette erreur de calcul a un nom scientifique, « l’illusion de la fin de l’histoire ».

Le protocole tenait en une poignée de questions, posées en ligne à des adultes âgés de 18 à 68 ans. Les chercheurs ont mesuré les personnalités, valeurs et préférences de plus de 19 000 personnes âgées de 18 à 68 ans et leur ont demandé de rapporter à quel point elles avaient changé au cours de la décennie passée et/ou de prédire à quel point elles allaient changer dans la décennie à venir. Deux groupes distincts répondaient : les uns regardaient en arrière, les autres se projetaient. En comparant les réponses, l’équipe pouvait mesurer l’écart entre le changement vécu et le changement anticipé.

À retenir

  • Comment 19 000 personnes commettent la même erreur de prédiction sur leur avenir
  • Pourquoi vos goûts musicaux, vos valeurs et vos amis changeront bien plus que vous ne l’imaginez
  • Ce biais caché vous pousse à faire des choix financiers et personnels irrationnels

Un décalage systématique entre le passé qu’on assume et le futur qu’on nie

Le verdict tombe, implacable, quelle que soit la tranche d’âge testée. Les jeunes, les personnes d’âge moyen et les personnes âgées croyaient toutes avoir beaucoup changé dans le passé mais pensaient qu’elles changeraient relativement peu dans le futur. Un homme de 40 ans reconnaît volontiers qu’il n’a plus grand-chose à voir avec celui qu’il était à 30 ans. Mais interrogé sur ses 50 ans, il jure qu’il restera le même. Cette asymétrie ne dépend ni du niveau d’études, ni du sexe, ni du pays : elle traverse toutes les catégories testées.

Le domaine des goûts musicaux illustre bien le phénomène. Quand on les interrogeait sur leurs goûts musicaux, les gens rapportaient des changements substantiels sur la décennie passée tout en minimisant les changements attendus dans les années à venir. Le groupe préféré à 25 ans deviendrait, dans l’esprit des participants, le groupe préféré à 35 ans, alors même qu’ils admettaient avoir totalement changé de chanteur fétiche entre 15 et 25 ans. Une logique bancale, mais terriblement répandue.

Les chercheurs ont voulu écarter une explication de biais mémoriel, l’idée qu’on se souviendrait mal du passé plutôt qu’on prédirait mal l’avenir. Plusieurs expériences complémentaires ont suggéré que ces différences reflètent des erreurs de prédiction du futur plutôt que des erreurs de mémoire du passé. ce n’est pas notre souvenir qui flanche : c’est bien notre capacité à nous projeter qui est défaillante.

Pourquoi on se croit « arrivés » alors qu’on est encore en chantier

L’expression choisie par les trois psychologues emprunte à la philosophie politique. Les gens, semble-t-il, considèrent le présent comme un moment charnière où ils sont enfin devenus la personne qu’ils seront pour le reste de leur vie. Daniel Gilbert, professeur à Harvard, résume la portée de cette découverte sans détour : « ce que ces données suggèrent, et ce que des tonnes d’autres données de notre laboratoire et d’autres suggèrent, c’est que les gens ne sont vraiment pas doués pour savoir qui ils vont devenir et donc ce qu’ils vont vouloir dans dix ans. »

Ce constat dépasse largement les goûts musicaux ou vestimentaires. Dans des enquêtes complémentaires, les chercheurs ont trouvé que les gens sous-estiment de la même façon les changements dans leurs valeurs personnelles (comme la réussite et la sécurité) et leurs préférences (comme leur groupe de musique préféré et leur meilleur ami). Le meilleur ami d’aujourd’hui, le métier qu’on juge idéal, la définition personnelle du bonheur : tout cela bouge bien plus qu’on ne l’imagine, et pourtant on continue de fonder des décisions lourdes sur l’idée que ces repères resteront fixes.

Gilbert va plus loin en soulignant les conséquences très concrètes de cette illusion sur les choix de vie. Il note que la plupart des choix qui engagent l’existence reposent sur des hypothèses, et que « tout engagement à long terme repose sur la croyance qu’on connaît la personne qu’on sera dans dix ans. » Se marier, choisir un métier, s’installer dans une ville : chacune de ces décisions parie, souvent sans le savoir, sur une version figée de soi-même qui n’existera jamais vraiment.

Le coût bien réel d’un mauvais pari sur soi-même

Ce biais n’est pas qu’une curiosité de laboratoire, il a un prix. Les chercheurs ont testé son impact sur des décisions financières concrètes, et les résultats sont sans appel : cette illusion conduit les gens à des choix économiquement irrationnels. Cette « illusion de la fin de l’histoire » a eu des conséquences pratiques, poussant les gens à surpayer pour de futures occasions d’assouvir leurs préférences actuelles. Concrètement : on est prêt à débourser plus cher aujourd’hui pour garantir, dans dix ans, un billet pour son groupe favori du moment, alors qu’on aurait payé bien moins pour un billet garanti vers un groupe qu’on ne connaît pas encore mais qu’on adorera peut-être davantage.

L’étude n’est pas exempte de critiques méthodologiques, et il serait malhonnête de les taire. Certains chercheurs pointent une limite structurelle du protocole. On a critiqué la faiblesse inhérente à comparer deux groupes de personnes séparés plutôt que de mener une étude longitudinale prospective, et on a critiqué le fait de s’appuyer sur l’évaluation des sujets eux-mêmes concernant les changements, étant donné les biais associés à la mémoire autobiographique. Une vraie étude longitudinale, suivant les mêmes individus pendant vingt ans, apporterait une preuve plus solide encore. Mais l’ampleur de l’échantillon et la cohérence des résultats à travers six expériences différentes donnent du poids à la thèse initiale.

Voilà donc le petit exercice à tenter, sans prétention scientifique mais avec une vraie utilité pratique : notez sur une feuille vos goûts actuels, vos valeurs, la personne que vous pensez être définitivement devenue, et rangez ce papier dans un tiroir. Programmez un rappel dans dix ans. Les probabilités, si l’on en croit cette recherche menée à si grande échelle, sont fortes que vous ne reconnaissiez plus grand-chose en le relisant, et que cette version future de vous-même juge avec une pointe d’attendrissement les certitudes d’aujourd’hui.

Laisser un commentaire