Un bar qui se vide progressivement, une ambiance plus feutrée, et soudain, ce collègue de soirée qui semblait quelconque en début de soirée paraît nettement plus séduisant. Ce n’est pas une impression : la recherche en psychologie sociale a mis un nom sur ce phénomène, le « closing time effect », et une étude scandinave a récemment permis d’écarter la fausse explication qu’on lui donnait depuis des décennies. Non, ce n’est pas (uniquement) l’alcool.
À retenir
- L’alcool n’explique qu’une partie du phénomène : les clients se sentent plus attirants en fin de soirée même sans augmentation de consommation
- Notre cerveau réévalue les options disponibles quand notre liberté de choix est menacée par la fermeture imminente
- Cet effet ne fonctionne que pour les célibataires et varie selon le sexe des participants, révélant des biais plus complexes
L’alcool, coupable trop facile
Pendant longtemps, l’explication qui venait spontanément à l’esprit tenait en deux mots : bière et goggles. Plus la soirée avance, plus on boit, plus le jugement se brouille, et plus tout le monde semble beau. Une équipe de chercheurs, Tobias Otterbring et Kristian Rolschau, a voulu vérifier si cette croyance largement partagée, y compris chez les scientifiques eux-mêmes, résistait à un vrai test de terrain. Ils ont examiné à travers trois études les croyances et les réponses réelles concernant le fait que l’auto-évaluation de l’attractivité des clients de bar serait plus élevée en fin de soirée, et les résultats d’une étude de terrain ont révélé que les clients se percevaient comme plus attirants aux heures tardives, quelle que soit la quantité d’alcool consommée.
Concrètement, l’expérience s’est déroulée dans un bar danois. Sur plusieurs soirées, un total de 475 clients de bar ont rempli des questionnaires demandant notamment combien d’alcool ils avaient consommé et à quel point ils se sentaient ivres, avant de noter leur propre attractivité sur une échelle de 1 à 7. Les chercheurs ont ensuite comparé les réponses selon que le questionnaire avait été rempli l’après-midi, le soir ou la nuit. Résultat sans appel : les gens se sont jugés plus attirants aux heures tardives d’ouverture d’un bar, alors que les gens attribuaient à tort cet « effet de l’heure de fermeture » à la consommation d’alcool.
Ce résultat n’est pas isolé. Une étude australienne menée sur quatre samedis consécutifs dans un pub de bord de mer près de Sydney avait déjà utilisé un protocole encore plus rigoureux : mesurer l’attractivité des mêmes participants au fil de la soirée tout en relevant leur taux d’alcoolémie à chaque prise de mesure grâce à un éthylomètre, afin d’isoler statistiquement l’effet du temps de celui de l’alcool. Le constat rejoint celui de l’étude danoise : le taux d’alcool dans le sang joue un rôle, mais il n’explique pas tout, loin de là.
Ce que le cerveau fait vraiment tourner
Si ce n’est pas la bière qui embellit les visages, qu’est-ce qui se passe réellement dans nos têtes ? Plusieurs mécanismes psychologiques, documentés depuis la première étude sur le sujet menée par Pennebaker en 1979, se combinent pour produire cet effet. Le premier repose sur la théorie de la réactance : la liberté de potentiellement rentrer avec quelqu’un du bar se trouve menacée à mesure que la soirée touche à sa fin, et cette menace sur notre liberté de choix nous pousse, presque par réflexe, à revaloriser les options qui restent disponibles autour de nous.
Le second mécanisme, plus subtil, relève de la dissonance cognitive. À mesure que la soirée avance, l’intention de repartir avec quelqu’un se renforce ; or repartir avec une personne jugée peu attirante crée un inconfort psychologique, ce qui pousse justement à revoir à la hausse l’attractivité perçue du partenaire potentiel. le cerveau ajuste la perception pour la faire coïncider avec la décision qu’on s’apprête à prendre, plutôt que l’inverse.
Il existe aussi une explication purement économique du désir, empruntée à la théorie de la rareté des ressources. Selon la théorie de la commodité, à mesure que les gens trouvent des partenaires dans le bar et repartent avec eux, il se crée une raréfaction des personnes restantes, ce qui augmente mécaniquement le désir perçu pour celles et ceux qui n’ont pas encore quitté les lieux. C’est un peu le même ressort psychologique qui rend un dernier article en stock plus désirable qu’un rayon plein : la rareté crée de la valeur, même quand rien n’a objectivement changé dans le visage en face de soi.
Une piste plus discrète mérite aussi d’être mentionnée, celle de la simple familiarité. Une explication possible tient à la « familiarité ou exposition simple » : un stimulus déjà vu à plusieurs reprises tend à être perçu plus positivement qu’un stimulus nouveau. Après deux ou trois heures passées dans le même espace, avoir croisé plusieurs fois le regard d’une même personne suffit, sans qu’on s’en rende compte, à la rendre plus familière et donc plus agréable à regarder.
Un effet qui ne touche pas tout le monde de la même façon
Détail intéressant, ce mécanisme ne s’active pas chez tous les clients du bar de la même manière. L’étude danoise a montré que le statut relationnel modérait ce résultat lié au temps, qui ne s’appliquait qu’aux clients célibataires. Pour quelqu’un en couple, l’horloge qui tourne vers la fermeture ne représente aucune urgence relationnelle : il n’y a donc aucune raison pour le cerveau de réévaluer qui que ce soit. D’autres travaux antérieurs avaient déjà repéré ce même filtre : l’effet n’apparaissait que chez les participants qui n’étaient pas en couple, les auteurs avançant que seules les personnes sans partenaire attitré ressentent une menace sur leur choix de compagnon.
Le sexe des participants introduit lui aussi des nuances. Une étude menée dans un bar universitaire a par exemple observé que les clients du sexe opposé devenaient plus attirants avec le temps, alors que des photos de personnes du sexe opposé, elles, ne gagnaient pas en attractivité ; chez les hommes, les notes attribuées aux photos les plus attirantes augmentaient tandis que celles des photos jugées les moins attirantes baissaient, sans qu’aucun changement de ce type n’apparaisse chez les femmes. Cette différence suggère que l’effet ne repose pas sur une simple modification globale du jugement esthétique, mais sur quelque chose de plus spécifiquement lié à la dynamique de séduction en temps réel, avec de vraies personnes en face de soi et pas de simples images.
Un dernier élément mérite d’être connu avant votre prochaine soirée entre amis : ce recalibrage express de la perception ne concerne pas que les autres clients. Une des études a aussi testé l’attractivité perçue du personnel du bar lui-même, et a constaté que les barmaids étaient jugées nettement plus attirantes que les barmans, les hommes en particulier trouvant les barmaids plus séduisantes que leurs collègues masculins, un résultat qui reste stable en dehors de tout effet de fermeture. Preuve que ce fameux effet de fin de soirée s’ajoute à des biais de perception bien plus ordinaires, et qu’il vaut mieux garder cette information en tête avant de tirer des conclusions hâtives sur un coup de foudre survenu deux minutes avant l’appel des taxis.
Sources : tandfonline.com | en.wikipedia.org